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Elle grimpa sur le lit et posa sur ses genoux le livre relié en cuir, examinant en fronçant les sourcils une gravure représentant une carte de Tanchico. En réalité, pas grand-chose d’utile n’y était marqué. Une douzaine de forteresses, entourant le port, gardant la ville sur ses trois péninsules montagneuses, la Verana à l’est, la Maseta au centre et le Calpène plus près de la mer. Sans intérêt. Plusieurs larges places, quelques espaces découverts qui semblaient être des parcs, et un nombre de monuments à des souverains depuis longtemps réduits en poussière. Tout cela sans intérêt. Quelques palais et des choses qui paraissaient étranges. Le Grand Cercle, par exemple, sur le Calpène. D’après la carte, un simple cercle, mais Maître Romavni le décrivait comme une immense place publique pouvant accueillir des milliers de spectateurs pour assister à des courses de chevaux ou des démonstrations de feux d’artifice par les Illuminateurs. Il y avait aussi un Cercle du Roi sur la Maseta, supérieur en dimensions au Grand Cercle, et un Cercle de la Panarch sur la Verana, juste un peu plus petit. La maison de réunion de la Guilde des Illuminateurs était également indiquée. Des repères totalement sans valeur. Le texte ne servait à rien non plus.

« Es-tu sûre que tu veux risquer cette tentative sans l’anneau ? demanda Nynaeve à mi-voix.

— Certaine », répliqua Egwene aussi calmement qu’elle le put. Son estomac exécutait autant de soubresauts que lorsqu’elle avait vu le premier Trolloc ce soir, empoignant cette pauvre femme par les cheveux et lui tranchant la gorge comme un lapin. La femme avait aussi hurlé comme un lapin. Tuer le Trolloc ne l’avait pas rassérénée ; la femme était aussi morte que le Trolloc. Seulement son cri aigu ne cessait de résonner. « Si cela ne marche pas, je pourrai toujours essayer de nouveau avec l’anneau. » Elle se pencha pour marquer d’un trait d’ongle du pouce la chandelle. « Réveillez-moi quand elle aura brûlé jusque-là. Par la Lumière, comme j’aimerais que nous ayons une horloge. »

Élayne lui éclata de rire au nez, d’un rire perlé allègre et qui ne semblait presque pas forcé. « Une horloge dans une chambre à coucher ? Ma mère possède une douzaine d’horloges, mais je n’ai jamais entendu parler d’une horloge dans une chambre.

— Eh bien, mon père a une horloge, grommela Egwene, la seule dans tout le village et j’aimerais l’avoir ici. Croyez-vous qu’elle brûlera jusque-là en une heure ? Je ne veux pas dormir plus longtemps. Il faut me réveiller dès que la flamme atteindra cette marque. Aussitôt !

— Nous le ferons, répliqua Élayne d’une voix apaisante. Je le promets.

— L’anneau de pierre, dit soudain Aviendha. Puisque vous ne vous en servez pas, Egwene, est-ce que quelqu’un – l’une de nous – ne pourrait l’utiliser pour vous accompagner ?

— Non », murmura Egwene. Ô Lumière, comme je voudrais qu’elles viennent toutes avec mot. « N’empêche, merci à vous pour cette bonne pensée.

— N’y a-t-il que vous qui pouvez vous en servir, Egwene ? questionna l’Aielle.

— N’importe laquelle d’entre nous le pourrait, expliqua Nynaeve, même vous, Aviendha. Une femme n’a pas besoin d’être capable de canaliser, seulement de dormir avec l’anneau en contact avec sa peau. Pour autant que nous le sachions, un homme le pourrait aussi, seulement nous ne connaissons pas aussi bien qu’Egwene le Tel’aran’rhiod ou les lois qui le régissent. »

Aviendha hocha la tête. « Je vois. Une femme peut commettre des erreurs quand elle est ignorante des us et coutumes, et ses erreurs risquent d’en tuer d’autres en même temps qu’elle.

— Exactement, conclut Nynaeve. Le Monde des Rêves est un lieu dangereux. Cela au moins nous le savons.

— Mais Egwene sera prudente », ajouta Élayne, s’adressant à Aviendha bien que manifestement à l’intention des oreilles d’Egwene. « Elle l’a promis. Elle jettera un coup d’œil aux alentours – avec précaution ! – et pas davantage. »

Egwene se concentra sur la carte. Prudente. Si elle n’avait pas gardé si jalousement pour elle son anneau de pierre torse – elle y pensait comme au sien ; l’Assemblée de la Tour ne serait peut-être pas d’accord, mais ses membres n’étaient pas au courant qu’elle l’avait – si elle avait accepté qu’Élayne ou Nynaeve l’essaie plus d’une ou deux fois, elles en auraient appris assez pour l’accompagner à présent. Néanmoins, ce n’est pas le regret qui l’incitait à éviter de regarder ses compagnes. Elle ne voulait pas qu’elles voient la peur dans ses yeux.

Le Tel’aran’rhiod. Le Monde Invisible. Le Monde des Rêves. Non pas les rêves des gens ordinaires, bien que parfois ils l’approchent brièvement, ce Tel’aran’rhiod, dans des rêves paraissant vrais comme la vie. Parce qu’ils l’étaient. Dans le Monde Invisible, ce qui arrivait était réel, d’une curieuse façon. Rien de ce qui se produisait là-bas n’affectait ce qui existait – une porte ouverte dans le Monde des Rêves restait close dans le monde réel ; un arbre abattu là-bas se dressait encore ici – toutefois une femme pouvait être tuée là-bas, ou désactivée. « Curieux » était un terme qui convenait à peine pour en esquisser la description. Dans le Monde Invisible, le monde entier avait sa place et peut-être aussi d’autres mondes ; tous les lieux possibles étaient accessibles. Ou du moins leur reflet dans le Monde des Rêves. Le tissage du Dessin pouvait y être déchiffré – passé, présent et futur – par qui savait le lire. Par une Rêveuse. Il n’y avait pas eu de Rêveuse à la Tour Blanche depuis Corianine Nedeal, près de cinq cents ans auparavant.

Quatre cent soixante-treize ans, pour être précis, songea Egwene. Ou est-ce quatre cent soixante-quatorze maintenant ? Quand Corianine est-elle morte ? Si Egwene avait eu une chance de terminer son noviciat à la Tour, d’étudier là-bas pour devenir une Acceptée, peut-être l’aurait-elle su. Il y aurait eu alors tant de choses qu’elle aurait apprises.

Dans l’aumônière d’Egwene se trouvait une liste des ter’angreals, la plupart assez petits pour être glissés dans une poche, qui avaient été dérobés par les membres de l’Ajah Noire quand elles s’étaient enfuies de la Tour. Elles en possédaient toutes les trois un exemplaire. Treize de ces ter’angreals portaient en face de leur nom la mention « usage inconnu » et « étudié la dernière fois par Corianine Nedeal ». Mais si Corianine n’avait pas vraiment découvert à quoi ils servaient, Egwene était sûre d’un de leurs emplois. Ils permettaient d’accéder au Tel’aran’rhiod, pas aussi aisément que l’anneau de pierre, peut-être, et peut-être pas sans canaliser, mais le résultat était le même.

Elles en avaient récupéré deux sur Joiya et Amico : un disque de fer de trois pouces de diamètre, avec une étroite spirale tracée sur ses deux faces, et une plaque pas plus longue que sa main, apparemment d’ambre clair et cependant assez dure pour rayer l’acier, avec une femme endormie plus ou moins bien gravée au centre. Amico en avait parlé librement, et Joiya de même après une séance seule avec Moiraine dans sa cellule qui avait laissé l’Amie du Ténébreux blême et presque courtoise. Canalisez un flot d’Esprit dans l’un ou l’autre ter’angreal, et il vous entraînera dans le sommeil, puis dans le Ter’aran’rhiod. Élayne les avait expérimentés brièvement l’un et l’autre, et ils avaient opéré, bien qu’elle n’ait vu que l’intérieur de la Pierre et le Palais Royal de Morgase à Caemlyn.

Egwene n’avait pas voulu qu’elle tente l’expérience si brève que dût être son incursion, mais pas par jalousie. Elle n’avait pas été capable de fournir d’arguments très convaincants, toutefois, car elle avait craint qu’Élayne et Nynaeve ne décèlent ce qu’il y avait dans sa voix.