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La nausée disparut et elle ouvrit les yeux. La figurine était de retour sur l’étagère, aussi entière que lorsqu’elle l’avait vue la première fois. Des choses étranges se produisaient dans le Tel’aran’rhiod, mais ceci était plus étrange qu’elle ne le souhaitait. Et ce n’était pas pour cela qu’elle était venue. Elle devait d’abord trouver comment sortir du Palais de la Panarch. Repassant par-dessus la corde, elle se hâta de sortir de la salle, en s’efforçant de ne pas courir.

Il n’y avait pas de vie dans le palais, bien sûr. De vie humaine, du moins. Des poissons aux couleurs éclatantes nageaient dans de grandes fontaines qui clapotaient joyeusement dans les patios entourés par des portiques aux colonnades gracieuses et des balcons qu’isolait un écran en pierre travaillée comme une complexe dentelle sculptée. Des feuilles de nénuphar flottaient sur l’eau, ainsi que des fleurs blanches grandes comme des assiettes. Dans le Monde des Rêves, un endroit était pareil à ce qu’il était dans le prétendu monde réel. Les gens mis à part. Des lampes dorées au dessin précieux se dressaient dans les couloirs, leur mèche intacte de toute trace charbonneuse, mais elle sentait l’huile parfumée qu’elles contenaient. Ses pas ne soulevaient pas la moindre poussière des tapis lumineux qui n’avaient sûrement jamais été battus, pas ici.

Une fois, elle vit bien une autre personne marchant devant elle, un homme en armure dorée à plates ouvragées sur un haubert, avec un casque d’or dont le cimier s’ornait d’une aigrette blanche sous le bras. « Aeldra ? appela-t-il en souriant. Aeldra, viens me voir. J’ai été nommé Seigneur Capitaine de la Légion de la Panarch. Aeldra ? » Il avança encore d’un pas, appelant toujours, et subitement ne fut plus là. Pas un Rêveur. Pas même quelqu’un utilisant un ter’angreal comme son anneau de pierre ou le disque de fer d’Amico. Seulement un homme dont le rêve avait effleuré un endroit dont cet homme n’avait nulle conscience, aux dangers inconnus. Les gens qui mouraient subitement dans leur sommeil avaient souvent pénétré en rêve dans le Tel’aran’rhiod et en vérité y étaient morts. Celui-ci avait eu de la chance d’en être sorti et de se retrouver dans un rêve ordinaire.

La chandelle brûlait à côté de ce lit là-bas dans Tear. Son temps dans le Tel’aran’rhiod se consumait.

Pressant le pas, elle atteignit de hautes portes sculptées ouvrant sur l’extérieur vers un vaste escalier blanc et une immense place déserte. Tanchico s’étendait dans toutes les directions sur des collines escarpées, des bâtiments blancs succédant à des bâtiments blancs brillant au soleil, des centaines de minces tours et presque autant de dômes pointus, certains dorés. Le Cercle de la Panarch, un haut mur de pierre blanche rond, était visible nettement à quatre cents toises, un peu plus bas que le palais. Le Palais de la Panarch se dressait à la pointe d’une des collines les plus élevées. Du sommet du vaste escalier, Egwene se trouvait assez haut pour voir scintiller l’eau à l’ouest, des anses la séparant d’autres langues de terre pentues où était le reste de la ville. Tanchico était plus grande que Tear, peut-être plus grande que Caemlyn.

Tant d’espace à explorer et elle ne savait même pas pour chercher quoi. Quelque chose qui prouve la présence de l’Ajah Noire, ou quelque chose qui indique un danger quelconque menaçant Rand, si l’un ou l’autre existait ici. Aurait-elle été une vraie Rêveuse, entraînée à exercer ses aptitudes, elle aurait sûrement su ce qu’elle devait découvrir, comment interpréter ce qu’elle voyait. Seulement il ne restait personne pour le lui enseigner. Les Sagettes aielles étaient censées connaître comment déchiffrer les rêves. Aviendha avait témoigné une telle réticence à parler de ces Sagettes qu’Egwene n’avait questionné aucun autre Aiel. Peut-être une Sagette pourrait la guider. Si elle en découvrait une.

Elle avança d’un pas vers la place et, soudain, se retrouva ailleurs.

De grandes flèches de pierre se dressaient autour d’elle dans une chaleur qui desséchait l’humidité de son haleine. Le soleil la brûlait à travers sa robe et la brise soufflant sur son visage paraissait jaillir d’un fourneau. Des arbres rabougris ponctuaient çà et là un paysage presque dépouillé d’autre végétation, à l’exception de quelques parcelles d’herbes rudes et de plantes épineuses qu’elle ne reconnut pas. Par contre, elle reconnut le lion, même si elle n’en avait jamais vu en chair et en os. Il était étendu dans une crevasse dans les rochers à moins de vingt pas de là, sa queue terminée par une touffe noire remuant nonchalamment, et regardait non pas elle mais quelque chose cent enjambées plus loin. Le gros sanglier au poil rêche feugeait et reniflait à la base d’un buisson d’épines, sans remarquer l’Aielle qui s’approchait à pas silencieux avec une lance prête à frapper. Vêtue comme les Aiels de la Pierre, elle avait sa shoufa autour de sa tête mais le visage découvert.

Le Désert, se dit Egwene incrédule. J’ai sauté d’un bond dans le Désert des Aiels ! Quand donc apprendrai-je à surveiller ce que je pense ici ?

L’Aielle se figea sur place. Ses yeux étaient fixés sur Egwene à présent, pas sur le sanglier. Si c’était un sanglier ; il n’en avait pas exactement la silhouette.

Egwene était sûre que cette femme n’était pas une Sagette. Pas habillée comme une Vierge – d’après ce qu’on avait dit à Egwene, une Vierge de la Lance qui voulait devenir une Sagette devait « renoncer à la lance ». Celle-ci devait être simplement une Aielle qui s’était égarée en rêve dans le Tel’aran’rhiod, comme ce bonhomme dans le palais. Lui aussi l’aurait vue, si jamais il avait tourné la tête. Egwene ferma les yeux et se concentra sur l’unique image nette qu’elle avait de Tanchico, cet énorme squelette dans la grande salle.

Quand elle les rouvrit, elle regardait les os massifs. Ils avaient été reliés avec des fils de fer, elle le remarqua à présent. Très habilement, car les fils se voyaient à peine. La moitié de figurine avec sa sphère de cristal était toujours sur sa planche. Elle ne s’en approcha pas, non plus que du collier noir et des bracelets d’où émanait une telle sensation de douleur et de souffrance. L’angreal, la femme de pierre, était une tentation. Qu’est-ce que tu vas en faire ? Par la Lumière, tu es ici pour observer, pour chercher ! Rien de plus. Continue ta tâche, ma fille !

Cette fois, elle retrouva rapidement son chemin jusqu’à la place. Le temps s’écoulait différemment ici ; Élayne et Nynaeve pouvaient l’éveiller d’un instant à l’autre, et elle n’avait même pas encore commencé. Il n’y avait peut-être plus de minutes à perdre. Elle devait à partir de maintenant prendre garde à ce qu’elle pensait. Plus d’allusions aux Sagettes. Même cette admonestation provoqua un vacillement de ce qui l’entourait. Fixe ton attention sur ce que tu fais, s’ordonna-t-elle avec fermeté.

Elle se mit à explorer la cité déserte, marchant d’un pas vif, parfois pressant l’allure jusqu’au pas gymnastique. Des rues pavées sinueuses montaient et descendaient, tournant dans n’importe quel sens, toutes vides, à l’exception de pigeons au dos vert et de mouettes gris clair qui prenaient leur essor dans des tonnerres de claquements d’ailes à son approche. Pourquoi des oiseaux et pas des gens ? Des mouches bourdonnaient alentour, et elle voyait des blattes et des scarabées qui détalaient dans les zones d’ombre. Une meute de chiens maigres, tous de couleur différente, traversa la rue à petits bonds loin devant elle. Pourquoi des chiens ?