Выбрать главу

Min l’aurait volontiers giflée à cause de la façon dont elle accentua cet « Elmindreda », mais elle se força à murmurer : « Merci.

— Ne me remerciez pas encore. Sans doute faudra-t-il des heures avant que la Gardienne trouve le temps de répondre et ce sera sûrement que vous pourrez poser votre question lors de la prochaine audience publique de la Mère. Attendez avec patience, Elmindreda. » Elle dédia à Min un sourire pincé, presque railleur, en se détournant.

Grinçant des dents, Min prit son baluchon pour aller s’appuyer le dos contre le mur entre deux des arches, où elle s’efforça de se confondre avec la paroi blanche. Ne vous fiez à personne, et évitez qu’on vous remarque jusqu’à ce que vous soyez en présence de l’Amyrlin, lui avait recommandé Moiraine. Moiraine était une Aes Sedai en qui elle avait confiance. La plupart du temps. Le conseil était bon quoi qu’il en soit. Elle avait seulement à arriver jusqu’à l’Amyrlin, et ce serait fini. Elle pourrait remettre ses vêtements habituels, dire bonjour à ses amies et s’en aller. Plus besoin de se dissimuler.

Elle fut soulagée de constater que les Aes Sedai étaient parties. Trois Aes Sedai mourant le même jour. Impossible ; c’était le seul terme qui convenait. Pourtant cela se produirait. Quoi qu’elle dise ou fasse n’y changerait rien – quand elle comprenait ce que signifiait une image, cela se réalisait – mais il lui fallait en parler à l’Amyrlin. C’était peut-être même aussi important que les nouvelles qu’elle apportait de la part de Moiraine, bien que ce fût difficile à croire.

Une autre Acceptée vint en remplacer une qui se trouvait déjà là et, aux yeux de Min, des barreaux flottaient devant son visage aux joues vermeilles, comme une cage. Sheriam, la Maîtresse des Novices, examina la salle – après un coup d’œil, Min fixa son regard sur la pierre où reposaient ses pieds ; Sheriam ne la connaissait que trop bien – et le visage de l’Aes Sedai à la chevelure rousse semblait meurtri par des coups. Ce n’était qu’une vision, certes, mais Min dut néanmoins se mordre la lèvre pour étouffer un hoquet de stupeur. Sheriam, avec sa calme autorité et son assurance, était aussi indestructible que la Tour. Sûrement rien de mal ne pouvait arriver à Sheriam. Pourtant cela se produirait.

Une Aes Sedai inconnue de Min, portant le châle de l’Ajah Brune, raccompagnait jusqu’à la porte une femme corpulente en vêtements de laine rouge finement tissée. La forte femme marchait avec une légèreté de jeune fille, le visage radieux, presque riant de plaisir. La Sœur Brune souriait aussi, mais son aura faiblissait comme la flamme d’une chandelle qui coule.

Mort. Blessures, captivité et mort encore. Pour Min, c’était pratiquement comme si c’était inscrit sur une page.

Elle fixa les yeux sur ses pieds. Elle n’avait pas envie d’en voir davantage. Qu’elle se rappelle, songea-t-elle. Pas un instant elle n’avait éprouvé de désespoir au cours de sa longue chevauchée depuis les Montagnes de la Brume, pas même les deux fois où quelqu’un avait essayé de lui voler son cheval, mais elle en ressentait maintenant. Ô Lumière, faites qu’elle se rappelle ce fichu nom.

« Maîtresse Elmindreda ?

Min sursauta. La novice aux cheveux noirs qui se tenait devant elle avait à peine l’âge de quitter son foyer, peut-être quinze ou seize ans, en dépit de ses grands efforts pour montrer de la dignité. « Oui ? Je suis… C’est mon nom.

— Je suis Sahra. Si vous voulez bien m’accompagner… – la voix flûtée de Sahra prit un accent émerveillé – le Trône d’Amyrlin va vous recevoir maintenant dans son bureau. »

Min poussa un soupir de soulagement et la suivit avec empressement.

La profonde capuche de sa mante dissimulait toujours ses traits mais ne l’empêchait pas de voir, et plus elle voyait plus elle avait hâte de se trouver en présence de l’Amyrlin. Il n’y avait pas grand monde dans les vastes couloirs qui s’élevaient en spirale, avec leur carrelage aux couleurs éclatantes, leurs tapisseries sur les murs et leurs lampadaires dorés – la Tour avait été construite pour accueillir beaucoup plus de gens qu’elle n’en abritait à présent – mais presque chaque personne qu’elle apercevait en montant portait une image ou une aura lui parlant de violence et de danger.

Des Liges passaient rapidement près d’elles deux en leur jetant à peine un coup d’œil, des hommes qui se déplaçaient avec l’allure de loups chassant une proie, leurs épées un simple ajout à leur mine redoutable, mais ils semblaient avoir du sang sur la figure ou des blessures béantes. Des épées et des lances dansaient autour de leurs têtes, menaçantes. Leurs auras flamboyaient follement, scintillant sur le fil tranchant de la mort. Elle vit des hommes morts en marche, comprit qu’ils mourraient le même jour que les Aes Sedai de la salle d’accueil ou, au plus, un jour après. Même quelques-uns des serviteurs, des hommes et des femmes avec le blason de la Flamme de Tar Valon sur la poitrine, s’empressant d’accomplir leurs tâches, avaient sur eux des traces de violence. Une Aes Sedai aperçue au croisement d’un couloir paraissait avoir des chaînes en l’air autour d’elle, et une autre qui traversa le couloir devant Min et son guide donnait l’impression pendant ces quelques pas de porter autour du cou un collier d’argent. Ce qui coupa le souffle de Min ; elle eut envie de hurler.

« C’est très impressionnant, peut-être, pour quelqu’un qui entre ici pour la première fois », dit Sahra en s’efforçant d’avoir l’air de juger la Tour aussi ordinaire que son village natal, s’y efforçant et n’y réussissant pas, « mais vous êtes en sécurité ici. Le Trône d’Amyrlin arrangera les choses. » Sa voix devint plus aiguë quand elle mentionna l’Amyrlin.

« Veuille la Lumière qu’elle le fasse », marmotta Min. La novice lui adressa un sourire qui se voulait rassurant.

Lorsqu’elles arrivèrent dans le vestibule précédant les appartements de l’Amyrlin, l’estomac de Min était en révolution et elle marchait presque sur les talons de Sahra. Seule la nécessité de feindre de venir là pour la première fois l’avait retenue de s’élancer en avant depuis longtemps.

Un des battants de la porte donnant sur les appartements de l’Amyrlin s’ouvrit et un jeune homme aux cheveux blond ardent sortit à grands pas, manquant de peu heurter Min et son guide. Grand, droit comme un I, vigoureux dans sa tunique bleue rebrodée abondamment de fils d’or sur les manches et au col, Gawyn de la Maison de Trakand, fils aîné de la Reine Morgase d’Andor, était l’image même du jeune seigneur dans toute l’acception du terme. Un jeune seigneur furieux. Elle n’avait plus le temps de baisser la tête ; le regard de Gawyn plongeait dans sa capuche, jusqu’à son visage.

Il eut les yeux qui s’arrondirent de surprise puis se rétrécirent en étroites fentes de glace bleue. « Vous voici donc de retour. Savez-vous où sont allées ma sœur et Egwene ?

— Elles ne sont pas ici ? » Sous le coup d’un flot montant de panique, Min perdit la notion de tout. Avant de s’en rendre compte, elle l’avait agrippé par les manches et forcé à reculer d’un pas, le fixant avec une expression pressante. « Gawyn, elles se sont mises en route pour la Tour il y a des mois ! Élayne et Egwene et Nynaeve aussi. Avec Vérine Sedai et… Gawyn, je… je…

— Calmez-vous, dit-il en desserrant avec douceur ses doigts crispés sur sa tunique. Par la Lumière, je n’avais pas l’intention de vous terrifier à ce point-là. Elles sont arrivées saines et sauves. Et n’ont pas voulu souffler mot de l’endroit où elles s’étaient rendues ni de la raison de leur expédition. Pas à moi. Je suppose qu’il n’y a guère d’espoir que vous le ferez ? » Elle pensait être restée de marbre, mais il lui jeta un coup d’œil et commenta : « Je me doutais que non. Cette Tour dissimule plus de secrets que… Elles ont disparu de nouveau. Et Nynaeve également. » Le nom de Nynaeve était une addition presque désinvolte ; elle était peut-être une amie de Min, mais elle ne comptait pas pour lui. Sa voix redevint âpre, de seconde en seconde plus tendue. « De nouveau sans un mot. Pas un ! Elles sont censées être dans une ferme quelque part en punition pour s’être enfuies, mais je ne peux pas découvrir où. L’Amyrlin se refuse à me donner une réponse précise. »