« Je suis une Far Dareis Mai, s’exclama Aviendha avec colère. Je n’accours pas comme une gamine quand quelqu’un crie mon nom. J’irai à Tanchico si j’en ai envie. »
Élayne pinça les lèvres pensivement. De la part de l’Aielle, c’était nouveau. Pas la colère – elle avait déjà vu Aviendha en colère, encore que pas à ce point-là – mais le ton sous-jacent. Elle ne pouvait le qualifier autrement que boudeur. Cela semblait aussi invraisemblable que de voir Lan bouder, pourtant c’était bien ça.
Egwene y fut sensible, elle aussi. Elle tapota le bras d’Aviendha. « Ne vous inquiétez pas. Si vous voulez aller à Tanchico, je serai enchantée que vous protégiez Élayne et Nynaeve. »
Aviendha lui adressa un regard vraiment pitoyable.
Moiraine secoua la tête, d’un mouvement peu accentué mais parfaitement clair. « J’ai montré ceci à Rhuarc. » Aviendha ouvrit la bouche, l’air furieuse, mais l’Aes Sedai éleva la voix et continua avec aisance : « Comme la lettre m’en a priée. Juste la partie qui vous concerne, évidemment. Il paraît bien décidé à ce que vous vous conformiez à ce que demande la lettre. À ce qu’elle ordonne. Je pense que le plus sage est de vous soumettre à ce que désirent Rhuarc et les Sagettes, Aviendha. N’êtes-vous pas d’accord ? »
Aviendha jeta autour de la pièce un coup d’œil éperdu, comme si elle était prise au piège. « Je suis une Far Dareis Mai », murmura-t-elle entre ses dents et elle se dirigea à grands pas vers la porte sans ajouter un mot.
Egwene s’avança, levant à demi une main pour l’arrêter, puis la laissa retomber comme la porte claquait en se refermant. « Que lui veulent-elles ? demanda-t-elle impérieusement à Moiraine. Vous en connaissez toujours plus que vous n’en dites. Qu’est-ce que vous avez gardé par-devers vous, cette fois-ci ?
— Quel que soit le mobile des Sagettes, répliqua sereinement Moiraine, c’est sûrement une question qui regarde Aviendha et elles. Si Aviendha désirait que vous soyez au courant, elle vous en aurait informée.
— C’est plus fort que vous, vous n’arrêtez pas d’essayer de manipuler les gens, commenta Nynaeve d’un ton amer. Vous êtes en train de pousser maintenant Aviendha à quelque chose, hein ?
— Pas moi. Les Sagettes. Et Rhuarc. » Moiraine plia la lettre et la rangea dans son aumônière, puis reprit avec une pointe d’acerbité dans la voix. « Elle peut toujours lui dire non. Un chef de clan n’est pas comme un roi, d’après ce que je sais des coutumes aielles.
— Elle le peut ? » interrogea Élayne. Rhuarc lui rappelait Gareth Bryne. Le Capitaine-Général des Gardes Royaux de sa mère imposait rarement sa manière de voir mais, en pareil cas, même Morgase ne réussissait pas à le faire céder, à moins d’un décret royal. Il n’y aurait pas de décret du trône cette fois-ci – non pas que Morgase en ait jamais promulgué à l’égard de Gareth Bryne quand il s’était mis en tête qu’il avait raison, maintenant qu’Élayne y réfléchissait – et sans décret elle s’attendait à ce qu’Aviendha aille vers les pentes de Chaendaer au-dessus de Rhuidean. « Au moins, cela lui permettra de voyager avec toi, Egwene. Amys serait bien empêchée de te retrouver à la place forte des Rocs Froids si elle projette d’attendre Aviendha à Rhuidean. Vous irez ensemble trouver Amys.
— Mais je ne tiens pas à ce qu’elle vienne, répliqua Egwene tristement. Pas si elle ne le veut pas.
— Peu importe ce que tout le monde veut, intervint Nynaeve, nous avons du pain sur la planche. Tu auras besoin de beaucoup de choses pour un voyage dans le Désert, Egwene. Lan me les indiquera. Quant à Élayne et moi, nous devons nous préparer à nous embarquer pour Tanchico. Je suppose que nous trouverons un bateau demain, mais cela implique de choisir quoi emballer ce soir.
— Il y a un navire des Atha’ans Miere ancré aux quais dans le Maule, leur dit Moiraine. Un rakeur. Il n’existe pas de navire plus rapide. Un bateau rapide, c’est ce que vous vouliez. » Nynaeve acquiesça d’un signe de tête avec mauvaise grâce.
« Moiraine, demanda Élayne, que va décider Rand, à présent ? Après cette attaque… Déclarera-t-il la guerre que vous souhaitez ?
— Je ne désire pas de guerre, répliqua l’Aes Sedai. Je désire ce qui le maintiendra en vie pour combattre dans la Tarmon Gai’don. Il dit qu’il nous expliquera à tous demain ses intentions. »
Un froncement quasi imperceptible plissa son front lisse. « Demain, nous en connaîtrons davantage que ce soir. » Son départ fut brusque.
Demain, songea Élayne. Que fera-t-il demain quand je le préviendrai ? Que dira-t-il ? Il faut qu’il comprenne. Résolument, elle rejoignit ses deux compagnes pour discuter de leurs préparatifs.
13
Rumeurs
Les affaires marchaient rondement dans la taverne, de même que dans les autres du Maule, à plein chariot d’oies et de vaisselle dévalant dans la nuit. Le brouhaha des voix luttait avec les productions des musiciens sur trois sortes de tambours, deux cymbalums aux cordes martelées et un semseer à panse bulbeuse en outre qui émettait des trilles plaintifs. Les serveuses aux robes foncées s’arrêtant aux chevilles, avec un col montant jusqu’au menton et de courts tabliers blancs, se hâtaient entre les tables bondées, soulevant au-dessus de leur tête des grappes de chopes en terre afin de se faufiler plus aisément au milieu de cette presse. Des dockers en gilet de cuir, pieds nus, frayaient avec des individus au bliaud serré à la taille et avec des hommes au torse nu, dont de larges ceintures de couleur soutenaient la culotte bouffante. À cette proximité des quais, les costumes d’étrangers se voyaient partout dans la foule ; hauts cols du nord et longs cols de l’ouest, chaînes d’argent sur les tuniques et clochettes sur les gilets, bottes montant au genou et bottes cuissardes, collier ou boucles d’oreilles chez les hommes, de la dentelle sur les bliauds ou les chemises. Un homme aux épaules larges et au ventre proéminent avait une barbe blonde fourchue, et un autre avait étalé quelque chose sur ses moustaches pour qu’elles luisent à la clarté des lampes et se retroussent de chaque côté de son visage étroit. Des dés roulaient en culbutaient dans trois coins de la salle et sur bon nombre de tables, l’argent changeant prestement de main dans les acclamations et les rires.
Mat était assis seul, le dos au mur, à un endroit d’où il pouvait voir toutes les portes, ce qui n’empêchait pas que la plupart du temps il contemplait une moque de vin sombre auquel il n’avait pas encore goûté. Il ne s’approchait pas des parties de dés et il ne jetait pas le moindre coup d’œil aux chevilles des serveuses. La taverne étant tellement bondée, des hommes songeaient de temps en temps à partager sa table, mais un regard à son visage les incitait à prendre le large et à aller se serrer ailleurs sur un banc.
Plongeant un doigt dans son vin, il dessinait machinalement sur le dessus de la table. Ces imbéciles n’avaient aucune idée de ce qui s’était produit dans la forteresse de la Pierre, ce soir. Il avait entendu quelques habitants de Tear mentionner une espèce de bagarre, des mots rapides qui s’étaient perdus dans un rire nerveux. Ils ne savaient pas et ne voulaient pas savoir. Il aurait presque aimé ne pas savoir lui non plus. Non, il souhaitait avoir une idée plus précise de ce qui s’était passé. Les images ne cessaient de se succéder dans sa tête, de se succéder dans les trous de sa mémoire, sans qu’il y trouve vraiment un sens.
Le tumulte d’un combat quelque part dans le lointain résonnait dans le couloir, amorti par les tapisseries suspendues aux murs. Il dégagea d’une main tremblante son poignard du cadavre de l’Homme Gris. Un Homme Gris, et qui suivait sa piste. Ce devait être après lui qu’il en avait. Les Hommes Gris ne se baladaient pas le nez au vent pour tuer au hasard ; ils avaient des cibles aussi sûrement qu’une flèche. Il s’était détourné pour s’enfuir et il y avait un Myrddraal qui avançait vers lui à grandes enjambées comme un serpent noir monté sur jambes, son regard sans yeux dans sa figure blême le glaçant jusqu’aux os. À trente pas, il lança avec violence le poignard à l’endroit où un œil aurait dû se trouver ; à cette distance, il était capable d’atteindre quatre fois sur cinq un trou pas plus grand qu’un œil dû à la chute d’un nœud du bois ou d’une branche.