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L’épée noire de l’Evanescent devint indistincte quand elle écarta d’un coup le poignard, presque nonchalamment ; l’Evanescent n’interrompit même pas sa marche. « Temps de mourir, Sonneur-de-cor. » Sa voix était le sec sifflement d’une vipère rouge, avertissement de mort.

Mat recula. Il avait maintenant un poignard dans chaque main, bien que ne se souvenant pas de les avoir dégainés. Non pas que des poignards servent à grand-chose contre une épée, mais fuir se traduirait par cette lame noire plantée dans son dos aussi immanquablement que cinq six battent quatre trois. Il regrettait de ne pas avoir un solide bâton d’escrime. Ou un arc ; il aimerait voir cette « chose » tenter de dévier un trait décoché par un arc de guerre des Deux Rivières. Il regrettait de ne pas être ailleurs. Il allait mourir ici.

Soudain, une douzaine de Trollocs jaillirent en hurlant d’un couloir transversal, s’abattant sur l’Evanescent dans une frénésie de haches qui tranchaient et d’épées qui s’enfonçaient. Mat regardait avec une stupeur incrédule. Le Demi-Homme se battait comme un tourbillon en armure noire. Plus de la moitié des Trollocs étaient morts ou mourants avant que l’Evanescent gise en tas frémissant ; un bras fléchissait et s’agitait en l’air comme un serpent agonisant à trois pas du corps, toujours avec cette épée noire dans son poing.

Un Trolloc aux cornes de bélier regarda dans la direction de Mat, le museau levé pour flairer l’air. Il gronda dans sa direction, puis gémit et se mit à lécher une longue entaille qui avait ouvert sa cotte de mailles et son avant-bras velu. Les autres achevèrent de trancher la gorge de leurs blessés, et l’un deux lança sèchement quelques rudes paroles gutturales. Sans un autre coup d’œil à Mat, ils se détournèrent et s’en furent au pas de course, les sabots et bottes résonnant sourdement sur les dalles de pierre.

S’éloignant de lui. Mat frissonna. Des Trollocs venant à sa rescousse. Dans quoi Rand l’avait-il entraîné maintenant ? Il vit ce qu’il avait dessiné avec le vin – une porte ouverte – et l’effaça avec humeur. Il devait s’en aller d’ici. Il le devait. Et il pouvait aussi sentir au fond de son cerveau cette pensée pressante que c’était temps de revenir à la Pierre. Il la repoussa avec colère, mais elle ne cessait de bourdonner dans son esprit.

Il capta une bribe de conversation à la table sur sa droite, où le gaillard au visage maigre avec les moustaches en croc tenait le dé de la conversation avec un fort accent du Lugard. « D’accord, votre Dragon est sans doute un grand homme, je ne le nierai pas, mais il n’arrive pas à la cheville de Logain. Voyons, Logain avait tout le Ghealdan en guerre, et aussi la moitié de l’Amadicia et de l’Altara par-dessus le marché. Il a fait avaler par la terre des villes entières qui lui résistaient, oui. Les bâtiments, les gens et tout et tout. Et celui qui est là-haut dans la Saldaea, Maseem ? Tenez, on dit qu’il a obligé le soleil à s’arrêter pendant qu’il mettait en déroute l’armée du Seigneur de Bashere. Ça s’est passé comme ça, on l’affirme. »

Mat secoua la tête. La Pierre conquise et Callandor dans la main de Rand, et cet idiot croyait encore qu’il était un faux Dragon. Il avait de nouveau esquissé cette porte. L’effaçant d’un geste de la main, il saisit la chope de vin, puis s’immobilisa, la chope à mi-chemin de sa bouche. À travers le brouhaha, son oreille avait capté un nom familier prononcé à la table voisine. Reculant son banc qui racla le sol, il se dirigea vers cette table, chope en main.

Les gens attablés autour étaient du genre de curieux mélange qui se produisait dans les tavernes du Maule. Deux marins pieds nus portant des casaques huilées enfilées à même la peau sur leur torse, l’un avec une épaisse chaîne d’or au ras du cou. Un homme qui avait été gras aux bajoues pendantes, en bliaud cairhienin sombre à crevés rouges, or et verts en travers de la poitrine, ce qui pouvait indiquer qu’il appartenait à la noblesse, bien qu’une des manches fût déchirée à l’épaule ; bon nombre de réfugiés cairhienins avaient subi de graves revers de fortune. Une femme grisonnante tout en bleu sombre discret, avec des traits durs, un regard perçant et de lourds anneaux d’or aux doigts. Et celui qui avait parlé, l’individu à la barbe fourchue, avec enchâssé dans l’oreille un rubis de la taille d’un œuf de pigeon. Les trois chaînes d’argent formant boucle sur la poitrine tendue de sa tunique foncée aux reflets rougeâtres le désignaient comme un maître marchand kandori. Ils avaient une guilde pour les négociants au Kandor.

La conversation s’interrompit et tous les yeux se tournèrent vers Mat quand il s’arrêta à leur table. « Je vous ai entendu mentionner les Deux Rivières. »

Barbe-Fourchue l’évalua d’un rapide coup d’œil, la chevelure en désordre, l’expression fermée du visage et le vin dans son poing, les bottes noires luisantes, la tunique verte avec ses broderies d’or, ouverte jusqu’à la taille et laissant voir une chemise de toile d’un blanc de neige, mais tunique et chemise très chiffonnées. Bref, l’image même d’un jeune noble venu se divertir parmi les gens du peuple. « En effet, mon Seigneur, répondit-il d’un ton cordial. Je disais qu’il n’y aurait pas de tabac en provenance de là-bas cette année, je le parierai. Toutefois, j’ai vingt barils des plus belles feuilles des Deux Rivières, qui n’ont pas leur égale. Atteindra un excellent prix dans le cours de l’année. Si mon Seigneur désire un baril pour sa réserve… » Il tira sur une pointe de sa barbe blonde et posa un doigt le long de son nez « … je suis certain que je pourrais m’arranger pour…

— Vous êtes prêt à parier cela, n’est-ce pas ? dit Mat d’un ton calme, lui coupant la parole. Pourquoi n’y aurait-il pas de tabac en provenance des Deux Rivières ?

— Voyons, les Blancs Manteaux, mon Seigneur. Les Enfants de la Lumière.

— Quel rapport avec les Blancs Manteaux ? »

Le maître marchand quêta du regard une aide autour de la table, il y avait une note de menace dans ce ton calme. Les marins avaient l’air prêts à partir s’ils l’osaient. Le Cairhienin regardait Mat fixement avec irritation, redressant trop droit le buste et lissant sa tunique élimée en oscillant ; la chope vide devant lui n’était visiblement pas la première. La femme aux cheveux gris avait sa chope à la bouche, ses yeux perçants observant Mat par-dessus le bord d’un regard calculateur.

Réussissant à s’incliner tout en restant assis, le négociant adopta un ton plaisant. « La rumeur, mon Seigneur, c’est que les Blancs Manteaux sont entrés dans les Deux Rivières. Pour donner la chasse au Dragon Réincarné, à ce qu’il paraît. Ce qui, bien sûr, ne se peut pas, puisque le Seigneur Dragon est ici dans Tear. » Il observa Mat pour voir l’effet produit ; le visage de Mat était resté impassible.

« Il arrive que ces rumeurs s’amplifient de façon extravagante, mon Seigneur. Peut-être n’est-ce que du vent dans un seau. La même rumeur proclame que les Blancs Manteaux sont aussi à la recherche d’un Ami du Ténébreux aux yeux dorés. Avez-vous jamais entendu parler d’un homme aux yeux dorés, mon Seigneur ? Pas plus que moi. Du vent dans un seau. » Mat posa sa chope sur la table et se pencha pour se rapprocher de l’autre. « À qui d’autre donnent-ils la chasse ? D’après cette rumeur. Le Dragon Réincarné. Un homme aux yeux d’or. Qui d’autre ? »