La figure de Berelain devint tour à tour blanche puis rouge. « Très bien, dit-elle avec raideur. Puisque vous insistez, peut-être que je vais…
— Je n’ai pas proposé une discussion. Si je vous vois encore quand j’aurai compté jusqu’à trois… Un. »
Ravalant son souffle, Berelain souleva ses jupes et partir en courant. Même ainsi, elle s’arrangea pour maintenir une allure ondulante.
Faile la suivit des yeux avec stupéfaction. Cela valait presque la peine d’avoir le bras quasi désarticulé. Rhuarc aussi regardait Berelain s’éloigner, un petit sourire appréciatif sur les lèvres.
« Avez-vous l’intention de me tenir toute la nuit ? » s’exclama-t-elle impérieusement. Il la relâcha – et glissa ses poignards dans sa ceinture. « Ils sont à moi !
— Confisqués, dit-il. La punition de Berelain pour s’être battue était que vous la voyiez envoyée se coucher comme une gamine capricieuse. La vôtre est de perdre ces poignards auxquels vous tenez. Je sais que vous en avez d’autres. Si vous discutez, je les confisquerai aussi. Je ne veux pas que la paix soit troublée. » Elle le regarda avec colère, mais elle sentait qu’il pensait ce qu’il disait. Ces poignards avaient été forgés pour elle par un homme qui connaissait bien son métier ; leur équilibre était parfait. « Quelle “première conversation” avez-vous eue avec elle ? Pourquoi s’est-elle enfuie si vite ?
— C’est une affaire entre elle et moi. Ne l’approchez plus, Faile. Je ne crois pas que ce soit elle qui ait déclenché cette bagarre ; ses armes à elle ne sont pas des poignards. Si l’une de vous suscite encore une querelle, je vous enverrai toutes les deux charrier les ordures. Quelques-uns des nobles de Tear ont cru qu’ils pouvaient continuer à se battre en duel après que j’avais décrété qu’il devait y avoir la paix ici, mais l’odeur des charrettes de détritus leur a vite enseigné l’erreur qu’ils avaient commise. Assurez-vous que vous n’aurez pas à l’apprendre de la même façon. » Elle attendit qu’il soit parti avant de masser son épaule. Il lui rappelait son père. Non pas que son père lui ait jamais tordu le bras, mais il n’avait guère de patience envers les fauteurs de troubles, quelle que fût leur situation sociale, et personne ne le prenait par surprise. Elle se demanda si elle ne pourrait pas pousser Berelain à quelque chose, rien que pour voir la Première de Mayenne transpirer au milieu des chariots à ordures. Mais Rhuarc avait dit « toutes les deux ». Son père aussi parlait sérieusement. Berelain. Quelque chose qu’avait dit Berelain lui trottait par la tête. Serment d’Ogier. C’était ça. Un Ogier ne rompait jamais un serment. Dire « un parjure ogier » c’était comme de dire « un lâche courageux » ou « un imbécile sage ».
Elle ne put retenir un éclat de rire. « Vous allez me le prendre, espèce de sotte vaniteuse comme un paon ? D’ici que vous le reverrez, si jamais vous le revoyez, il sera de nouveau à moi. » Riant sous cape, et se frictionnant de temps en temps l’épaule, elle poursuivit son chemin le cœur léger.
15
Le seuil à franchir
Levant haut la lanterne aux parois de verre, Mat examina l’étroit couloir, au fin fond de la Pierre. Pas à moins que ma vie n’en dépende. Voilà ce que j’ai promis. Eh bien, que je me réduise en cendres si ce n’est pas le cas !
Avant que le doute ne s’empare de nouveau de lui, il recommença précipitamment à avancer, passant devant des portes au bois rongé par la pourriture sèche qui pendaient de travers, devant d’autres qui n’étaient plus que lambeaux de bois accrochés à des gonds rouillés. Le sol avait été balayé récemment, mais l’air sentait encore la vieille poussière et la terre. Quelque chose trottina dans l’obscurité, et il dégaina un poignard avant de comprendre que c’était juste un rat, en fuite à son approche, courant sûrement vers quelque trou qu’il connaissait et qui lui servait de refuge.
« Montre-moi comment sortir de là, lui chuchota-t-il, et je viendrai avec toi. » Pourquoi je chuchote ? Il n’y a personne ici pour m’entendre. Toutefois, le lieu semblait requérir le silence. Mat sentait tout le poids de la Pierre au-dessus de sa tête, un poids oppressant.
La dernière porte, avait-elle dit. Celle-là aussi était de guingois. Il l’ouvrit d’un coup de pied et elle se désintégra. La pièce était jonchée de formes indistinctes, de caisses, de barils et de choses entassés en hauteur contre les murs et sur le sol. De la poussière aussi. La Grande Réserve ! Elle ressemble au sous-sol d’une ferme abandonnée, en pire. Il fut surpris qu’Egwene et Nynaeve n’aient pas ramassé cette poussière et rangé pendant qu’elles étaient ici en bas. Les femmes étaient toujours en train d’épousseter et de remettre en ordre même des choses qui n’en avaient pas besoin. Des empreintes de pas s’entrecroisaient par terre, certaines de bottes, mais elles avaient sûrement eu des hommes pour remuer à leur place les objets les plus lourds. Nynaeve aimait trouver des moyens pour qu’un homme travaille ; elle avait probablement recruté exprès de braves garçons en train de prendre du bon temps.
Ce qu’il cherchait se dressait au milieu de ce fouillis. Un haut chambranle de porte en grès rouge, dont la masse se dressait bizarrement dans les ombres projetées par sa lanterne. Quand il se rapprocha, son apparence resta curieuse. Tordue en quelque sorte. L’œil de Mat n’avait pas envie de suivre son contour ; les angles ne coïncidaient pas parfaitement. Ce grand rectangle creux donnait l’impression d’être prêt à tomber si on soufflait dessus mais, quand Mat lui donna une poussée pour voir, il ne bougea pas. Il poussa un peu plus fort, pas sûr de ne pas avoir envie de renverser ce machin, et ce côté-là crissa dans la poussière. La chair de poule envahit les bras de Mat. Qui sait s’il n’y avait pas un fil de fer attaché en haut, qui le suspendait au plafond. Il leva la lanterne pour vérifier. Il n’y avait pas de fil de fer. Au moins, ça ne va pas basculer pendant que je serai à l’intérieur. Par la Lumière, j’entre dedans, non ?
Un amas de figurines et de petits objets enveloppés dans de l’étoffe pourrissante occupait le fond d’un grand baril placé sens dessus dessous à côté de lui. Il refoula de côté ce fouillis pour installer là sa lanterne et examina le portique. Le ter’angreal. Si Egwene savait de quoi elle parlait. Ce qui était probable ; elle avait certainement appris toutes sortes de choses étranges à la Tour, quoi qu’elle s’en défende. Elle en disconviendrait, n’est-ce pas, voyons ? Apprenant à être Aes Sedai. Pourtant ça, elle ne l’a pas nié, hein ? S’il plissait les paupières, cela ressemblait juste à un portail de pierre, d’un poli terne et d’autant plus terne à cause de la poussière. Rien qu’un encadrement de porte ordinaire. Ma foi, non, pas tout à fait uni. Trois lignes sinueuses profondément creusées allaient du haut en bas de chaque montant. Il en avait vu de plus fantaisie dans des fermes. Il le franchirait et se retrouverait probablement encore dans cette salle empoussiérée.
Ne le saurai pas tant que je n’essaie pas, hein ? Bonne chance ! Aspirant profondément – et toussant à cause de la poussière – il avança le pied de l’autre côté de ce seuil.
Il eut l’impression de traverser une nappe de lumière blanche éclatante, infiniment brillante, infiniment épaisse. Pendant un instant qui dura une éternité, il fut aveugle ; un rugissement emplissait ses oreilles, tous les bruits du monde rassemblés à la fois. Pour juste la longueur d’un pas sans commune mesure.
Progressant en trébuchant d’un autre pas, il regarda autour de lui avec stupéfaction. Le ter’angreal était encore là, mais ce n’était manifestement pas l’endroit d’où lui, Mat, était parti. Le portique tors en pierre se dressait au centre d’une salle ronde au plafond si haut qu’il disparaissait dans l’ombre, entouré d’étranges colonnes jaunes cannelées en spirale serpentant vers ces hauteurs ombreuses, telles d’énormes plantes volubiles s’enroulant autour de poteaux qui auraient été ensuite enlevés. Une lumière tamisée provenait de sphères lumineuses au sommet de socles d’une variété de métal blanc lové en couronne. Pas de l’argent, l’éclat en était trop sourd. Et aucun indice de ce qui produisait la clarté ; cela ne ressemblait pas à une flamme ; les sphères brillaient, voilà tout. Les carreaux du sol s’alignaient depuis la base du ter’angreal en bandes jaunes et blanches dessinant des vrilles. Une odeur oppressante, aigre, froide, pas particulièrement plaisante, régnait dans l’air. Il faillit tourner aussitôt les talons et s’en aller.