— Tiens, répliqua Nynaeve d’un ton léger. Vous remettez en question les décisions de Moiraine, aussi bien que celles de l’Amyrlin. Peut-être me suis-je méprise sur les Liges depuis le début. Je croyais que vous aviez juré d’accepter et d’obéir, entre autres. Lan, je comprends fort bien votre inquiétude et j’en suis reconnaissante – plus que reconnaissante – mais nous avons tous des tâches à accomplir. Nous partons ; vous devez vous résigner à ce fait.
— Pourquoi ? Pour l’amour de la Lumière, expliquez-moi au moins pourquoi ! Tanchico !
— Si Moiraine ne vous a pas prévenu, déclara avec douceur Nynaeve, peut-être a-t-elle ses raisons. Nous devons nous acquitter de notre mission comme vous des vôtres. »
Lan frissonna – frissonna visiblement ! – et serra les dents avec colère. Quand il reprit la parole, ce fut d’une façon étrangement hésitante. « Vous aurez besoin de quelqu’un pour vous aider dans Tanchico. Quelqu’un pour empêcher un de ces voleurs des rues du Tarabon de vous enfoncer un couteau dans le dos pour se saisir de votre escarcelle. Tanchico était cette sorte de ville avant que la guerre commence et tout ce que j’ai entendu dire confirme que c’est pire maintenant. Je pourrais… je pourrais vous protéger, Nynaeve. »
Les sourcils d’Élayne se haussèrent d’un coup. Il ne suggérait pas… Impossible qu’il…
Nynaeve ne témoigna en rien qu’il avait prononcé des paroles extraordinaires. « Votre place est auprès de Moiraine.
— Moiraine. » De la sueur perlait sur le visage du Lige et il chercha ses mots. « Je peux… je dois… Nynaeve, je… je…
— Vous allez rester avec Moiraine, rétorqua sèchement Nynaeve, jusqu’à ce qu’elle vous relève de votre serment. Faites ce que je dis. » Tirant de son escarcelle un papier soigneusement plié, elle le lui fourra dans les mains. Il fronça les sourcils, lut, cligna des paupières et relut.
Élayne en connaissait le contenu.
Ce que le porteur fait est fait sur mon ordre et par mon autorité.
Obéissez et observez le silence, telle est ma volonté.
L’autre papier semblable reposait dans l’escarcelle d’Egwene, bien qu’aucune d’entre elles ne fût sûre qu’il servirait à quoi que ce soit là où elle se rendait.
« Mais cela vous autorise à agir n’importe comment à votre gré, protesta Lan. Vous pouvez parler au nom de l’Amyrlin. Pourquoi donnerait-elle cela à une Acceptée ?
— Ne posez pas de questions auxquelles je ne suis pas en mesure de répondre », répliqua Nynaeve, qui ajouta avec une ombre de sourire : « Estimez-vous heureux que je ne vous ordonne pas de danser pour moi. »
Élayne réprima son propre sourire. Egwene émit un bruit étranglé de rire rentré. C’est ce que Nynaeve avait dit quand l’Amyrlin leur avait donné ces lettres, la première fois. Avec ça, je pourrais faire danser un Lige. Aucune d’elles n’avait eu de doute sur l’identité du Lige auquel elle pensait.
« Vraiment ? Vous vous débarrassez de moi avec beaucoup d’adresse. Mon engagement de Lige, et mes serments. Cette lettre. » Lan avait dans le regard une lueur menaçante dont Nynaeve ne sembla pas s’apercevoir tandis qu’elle reprenait la lettre et la rangeait de nouveau dans l’escarcelle pendue à sa ceinture.
« Vous êtes plein de vous-même, al’Lan Mandragoran. Nous agissons comme nous le devons, comme vous agirez.
— Plein de moi-même, Nynaeve al’Meara ? Moi, j’ai une haute opinion de moi-même ? » Lan se dirigea si vite vers Nynaeve qu’Élayne faillit instinctivement le lier dans des flots d’Air. Un instant, Nynaeve était debout là, avec juste le temps de regarder bouche bée l’homme de haute taille qui fonçait sur elle ; le suivant, ses souliers pendaient à douze pouces du sol et elle était embrassée de la belle manière. Au début, elle lui lança des coups de pied dans les tibias et le martela avec ses poings en émettant de fébriles sons de protestations furieuses, mais ses coups de pied ralentirent et s’interrompirent, puis elle se cramponna à ses épaules et ne protesta plus du tout.
Egwene baissa les yeux, gênée, mais Élayne regarda avec intérêt. Était-ce cet air-là qu’elle avait quand Rand… Non, je ne veux pas penser à lui. Elle se demanda si elle avait le temps de lui écrire une autre lettre, retirant entièrement ce qu’elle avait dit dans la première et lui intimant qu’elle n’était pas du genre à être traitée à la légère. Mais en avait-elle envie ?
Au bout d’un moment, Lan remit Nynaeve sur ses pieds. Elle oscilla légèrement en rajustant sa robe et en tapotant d’un geste furieux sa coiffure. « Vous n’avez pas le droit… », dit-elle d’une voix haletante, puis elle s’interrompit pour avaler sa salive. « Je refuse d’être malmenée de cette façon à la vue du monde entier. Je ne veux pas !
— Pas le monde entier, corrigea-t-il, mais puisqu’elles voient, elles peuvent aussi bien entendre. Vous vous êtes implantée dans mon cœur où je pensais qu’il n’y avait place pour rien d’autre. Vous avez fait pousser des fleurs où je cultivais de la poussière et des cailloux. Rappelez-vous ceci, pendant ce voyage que vous insistez pour entreprendre. Si vous mourez, je ne vous survivrai pas longtemps. » Il adressa à Nynaeve un de ses rares sourires. Ce sourire n’adoucit pas particulièrement son visage, mais du moins le rendit-il moins sévère. « Et souvenez-vous-en également, je ne me laisse pas toujours manipuler avec autant de docilité, même avec des lettres de l’Amyrlin. » Il exécuta un salut élégant ; pendant une seconde, Élayne crut qu’il allait mettre un genou en terre et baiser l’anneau du Grand Serpent de Nynaeve. « Puisque vous l’ordonnez, murmura-t-il, j’obéis donc. » L’entendait-il comme une plaisanterie ou non n’était pas facile à discerner.
Dès que la porte fut refermée derrière lui, Nynaeve s’affaissa sur le bord de son lit comme si elle permettait enfin à ses genoux de se dérober. Elle contemplait la porte d’un air soucieux et pensif.
« Taquinez trop souvent du bout d’un bâton le chien le plus doux et il mordra, cita Élayne. Non pas que Lan soit très doux. » Elle obtint de Nynaeve un coup d’œil brusque et un reniflement.
« Il est intolérable, commenta Egwene. Oui, quelquefois. Nynaeve, pourquoi avez-vous agi comme ça ? Il était prêt à vous accompagner. Je sais que vous ne souhaitez rien tant que de le séparer de Moiraine. Ne le niez pas. »
Nynaeve n’essaya pas. Au lieu de cela, elle s’affaira à arranger sa robe et lissa le couvre-pieds sur le lit. « Pas comme ça, finit-elle par dire. J’entends qu’il soit à moi. Tout entier. Je ne veux pas qu’il garde le souvenir d’avoir manqué à son serment envers Moiraine. Je ne veux pas qu’il y ait cela entre nous. Pour lui aussi bien que pour moi.
— Mais sera-ce différent si vous l’amenez à demander à Moiraine de le relever de son engagement ? questionna Egwene. Lan est le genre d’homme à considérer que c’est pratiquement du pareil au même. La seule solution qui reste est d’obtenir d’une manière ou d’une autre que ce soit elle qui, de son plein gré, lui rende sa liberté. Comment pouvez-vous y parvenir ?