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— Je ne sais pas. » Nynaeve raffermit sa voix. « Cependant ce qui doit être fait peut l’être. Il y a toujours un moyen. Ce sera pour une autre fois. Il reste du travail et nous sommes assises là à nous tourmenter pour des hommes. Es-tu sûre que tu as la totalité de ce qui t’est nécessaire pour le Désert, Egwene ?

— Aviendha termine les préparatifs, répondit Egwene. Elle est toujours chagrinée, mais elle pense que nous pouvons arriver à Rhuidean dans guère plus d’un mois, si nous avons de la chance. Vous serez à Tanchico d’ici là.

— Peut-être plus tôt, lui dit Élayne, si ce qu’on raconte sur les rakeurs du Peuple de la Mer est vrai. Tu seras prudente, Egwene ? Même avec Aviendha pour guide, le Désert n’est sûrement pas un lieu de tout repos.

— Promis. Sois prudente. Soyez prudentes, toutes les deux. Tanchico n’est guère plus sûr que le Désert, à présent. »

Subitement, les voilà qui s’étreignent, répétant les conseils de prudence, s’assurant qu’elles se rappelaient avec exactitude, les unes et les autres, la méthode pour se retrouver dans la Pierre du Tel’aran’rhiod.

Élayne essuya les larmes sur ses joues. « Heureusement que Lan est parti. » Elle eut un rire tremblant. « Il nous aurait jugées toutes ridicules.

— Non, certainement pas, répliqua Nynaeve en soulevant sa jupe pour loger une bourse d’or dans la poche prévue à cet effet. Il a beau être un homme, il n’est pas complètement stupide. »

Entre ce moment-ci et l’arrivée de la voiture, il y avait probablement le temps de dénicher du papier et une plume, décida Élayne. Elle s’arrangerait pour le prendre, ce temps. Nynaeve voyait juste. Les hommes avaient besoin d’être tenus d’une main ferme. Rand découvrirait que l’on ne se débarrassait pas d’elle si aisément. Et il ne trouverait pas facile de s’insinuer de nouveau dans ses bonnes grâces.

17

Tromperies

Ménageant sa jambe droite ankylosée, Thom s’inclina dans un envol de sa cape de ménestrel qui fit palpiter les pièces multicolores cousues dessus. Il avait comme du sable dans les yeux, mais il se força à parler d’un ton allègre. « Bonne matinée à vous. » En se redressant, il lissa dans un geste majestueux du poing ses longues moustaches blanches.

Les serviteurs en livrée noir et or furent surpris. Les deux jeunes gens musclés abandonnèrent le coffre de laque rouge clouté d’or au couvercle fracassé qu’ils s’apprêtaient à soulever et les trois femmes immobilisèrent devant elles balais et serpillières. Par ici, le couloir était désert en dehors d’eux et le moindre prétexte pour interrompre leur labeur était bon, surtout à pareille heure. Ils semblaient aussi épuisés que Thom, les épaules affaissées et des cernes sous les yeux.

« Bonne matinée à vous, ménestrel », répondit la plus âgée. Un peu boulotte et plutôt quelconque de visage peut-être, elle eut un sourire affable, malgré sa lassitude. « En quoi pouvons-nous vous rendre service ? »

Thom extirpa d’une ample manche de tunique quatre balles de couleur et commença à jongler.

« Je vais juste de-ci de-là pour tenter d’égayer les esprits. Un ménestrel doit accomplir ce qu’il peut. » Il aurait pu utiliser plus de quatre balles, mais il était assez fatigué pour que même ainsi ce soit un effort de concentration. Depuis combien de temps avait-il failli ne pas rattraper une cinquième balle ? Deux heures ? Il étouffa un bâillement, le transforma en un sourire rassurant. « Une nuit terrible et les esprits ont besoin d’être réconfortés.

— Le Seigneur Dragon nous a sauvés », dit une des plus jeunes femmes. Elle était svelte et jolie, mais avec une lueur prédatrice dans ses yeux noirs ombragés qui l’avertit de modérer son sourire. Certes, elle pouvait être utile si elle était à la fois avide et honnête, autrement dit si elle restait achetée une fois qu’il l’aurait payée. C’est toujours bon d’avoir une autre paire de mains pour glisser en bonne place un billet, une langue qui lui rapporte ce qui a été entendu et qui dise ce qu’il veut là où il le veut. Vieux fou ! Tu as assez de mains et d’oreilles, alors cesse de penser à une belle poitrine et rappelle-toi l’expression de ses yeux ! Ce qu’il y avait d’intéressant, c’est qu’elle semblait penser ce qu’elle disait et l’un des jeunes gens avait corroboré ses paroles d’un hochement de tête.

« Oui, reprit Thom. Je me demande quel Puissant Seigneur avait en charge les docks hier ? » Il manqua de peu embrouiller la course des balles dans son irritation contre lui-même. Amener ça tout de go de cette façon. Il était trop fatigué ; il aurait dû être dans son lit. Il aurait dû y être depuis des heures.

« Les docks sont la responsabilité des Défenseurs, lui rappela la plus âgée des servantes. Vous n’êtes pas au courant de ça, bien sûr. Les Puissants Seigneurs ne s’y intéressent pas. »

Thom le savait parfaitement. « Vraiment ? Ah bah, c’est que je ne suis pas de Tear. » Il changea la ronde des balles d’un simple cercle en une double boucle ; cela paraissait plus difficile qu’en réalité, et la jeune femme à l’œil de prédateur applaudit. Maintenant qu’il s’était lancé là-dedans, autant qu’il continue. Après, cependant, il déclarerait la nuit terminée. La nuit ? Le soleil se levait déjà. « N’empêche, c’est dommage que personne n’ait demandé pourquoi ces barges étaient ancrées aux docks. Avec leurs panneaux d’écoutille fermés, cachant tous ces Trollocs. Non pas que je prétende que quelqu’un savait que les Trollocs s’y trouvaient. » La double boucle vacilla et il revint rapidement au cercle. Par la Lumière, il n’en pouvait plus. « On aurait pu penser qu’un des Puissants Seigneurs s’en serait inquiété, tout de même. »

Les deux jeunes gens s’entre-regardèrent en fronçant pensivement les sourcils, et Thom sourit à part soi. Une autre graine plantée, pas plus difficilement que ça, encore que maladroitement. Une autre rumeur mise en circulation, bien qu’ils sachent pertinemment qui était en charge des docks. Et les rumeurs se propageaient – une rumeur comme celle-ci ne s’arrêterait pas aux portes de la cité – alors il y aurait donc un autre petit coin de suspicion enfoncé entre les gens du commun et les nobles. Vers qui les gens du peuple se tourneraient-ils sinon vers l’homme qu’ils savaient haï par les nobles ? L’homme qui avait sauvé la Pierre de l’Engeance de l’Ombre. Rand al’Thor. Le Seigneur Dragon.

C’était temps de laisser ce qu’il avait semé. Si les racines s’étaient enfoncées ici, rien de ce qu’il dirait maintenant ne les arracherait, et il avait répandu d’autres graines cette nuit. Par contre, il ne faudrait pas que l’on découvre qu’il était celui se chargeant des semis. « Ils se sont battus bravement hier soir, ces Puissants Seigneurs. Tenez, j’ai vu… » Il laissa sa voix s’éteindre tandis que les femmes recommençaient précipitamment leur nettoyage et que les jeunes gens empoignaient le coffre et s’éloignaient en hâte.

« Je peux trouver aussi du travail pour les ménestrels, dit la voix de la majhere derrière lui. Des mains oisives sont des mains oisives. »

Il se retourna avec élégance, étant donné la raideur de sa jambe, et lui dédia un profond salut. Le haut de la tête de la majhere lui arrivait au-dessous de l’épaule, mais elle pesait probablement moitié plus que lui. Elle avait une face d’enclume – pas embellie par le bandage ceignant ses tempes – un double menton et des yeux profondément enfoncés pareils à des éclats de silex noir. « Bonne matinée à vous, gracieuse dame. Un petit témoignage de ce beau jour nouveau. »

Il gesticula en agitant les mains et planta une corolle en forme de soleil jaune d’or, juste un peu froissée en raison du temps passé dans sa manche, au milieu des cheveux gris au-dessus du pansement. Elle arracha aussitôt la fleur de ses cheveux, naturellement, et la considéra avec suspicion, mais c’était exactement ce qu’il souhaitait. Il allongea trois enjambées boitillantes dans le moment d’hésitation qu’elle eut et, quand elle cria quelque chose derrière lui, il n’écouta pas ni ne ralentit l’allure.