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Quelle horrible femme, songea-t-il. Si nous l’avions lâchée sur les Trollocs, elle les aurait tous contraints à balayer et à manier la serpillière.

Il bâilla derrière sa main, à s’en faire craquer les mâchoires. Il était trop vieux pour ça. Il était fatigué et son genou était un nœud de douleur. Des nuits sans sommeil, des batailles, des manœuvres secrètes. Trop vieux. Il devrait vivre tranquillement dans une ferme quelque part. Avec des poules. Les fermes avaient toujours des poules. Et des moutons. S’en occuper ne devait pas être difficile ; les bergers semblaient tout le temps en train de flâner et de jouer de la cornemuse. Il jouerait de la harpe, bien sûr, pas de la cornemuse. Ou de la flûte ; les intempéries ne valent rien pour les harpes. Et il y aurait une ville à proximité, avec une auberge où il pourrait ébahir les clients dans la salle commune. Il agita sa cape pour qu’elle ondule en passant près de deux serviteurs. La seule raison de la porter par cette chaleur était de notifier aux gens qu’il était un ménestrel. Ils s’animèrent en le voyant, bien sûr, espérant qu’il s’arrêterait un moment pour les distraire. Très gratifiant. Oui, une ferme avait ses avantages. Un endroit tranquille. Personne pour l’ennuyer. Pour autant qu’une ville était proche.

Poussant la porte de sa chambre, il s’arrêta net. Moiraine se redressa comme si elle avait parfaitement le droit d’examiner les papiers éparpillés sur sa table et elle disposa avec calme sa jupe en s’asseyant sur le tabouret. Or ça, voilà une belle femme, avec toutes les grâces désirables pour un homme, y compris rire à ses mots d’esprit. Idiot ! Vieux fou ! C’est une Aes Sedai et tu es trop fatigué pour réfléchir sainement.

« Bonjour à vous, Moiraine Sedai », dit-il en suspendant sa cape à une patère. Il évita de regarder son écritoire, toujours posée sous la table à l’endroit où il l’avait laissée. Inutile d’indiquer par-là à Moiraine qu’elle avait de l’importance. Probablement inutile de vérifier après son départ ; elle avait pu ouvrir la serrure et la refermer en canalisant, et il serait incapable de s’en apercevoir. Las comme il l’était, il ne se rappelait même pas s’il avait abandonné dedans quelque chose qui risque de l’incriminer. Là ou ailleurs, aussi bien. Tout ce qu’il voyait dans la pièce était à sa place. Il ne pensait pas avoir été assez bête pour oublier de ranger quoi que ce soit. Les portes, dans le quartier des domestiques, n’avaient ni serrures ni loquets. « Je voudrais vous offrir une boisson rafraîchissante, mais je crains de n’avoir que de l’eau.

— Je n’ai pas soif », répliqua-t-elle d’une charmante voix mélodieuse. Elle se pencha en avant, et la pièce était assez petite pour qu’elle place une main sur son genou droit. Un fourmillement glacé le parcourut. « J’aurais souhaité qu’une bonne Guérisseuse se soit trouvée dans les parages quand ceci est arrivé. Il est trop tard maintenant, je le regrette.

— Une douzaine de Guérisseuses n’auraient pas suffi. C’est l’œuvre d’un Demi-Homme.

— Je sais. »

Que savait-elle d’autre ? se demanda-t-il. Quand il se retourna pour sortir son unique chaise de derrière la table, il réprima un juron. Il se sentait comme après une bonne nuit de sommeil, et la douleur avait disparu de son genou. Sa boiterie demeurait, mais l’articulation était plus souple qu’elle ne l’avait été depuis qu’il avait été blessé. Cette femme ne m’a même pas demandé si je le voulais. Que je sois réduit en braises, qu’est-ce qu’elle cherche ? Il se refusa à fléchir la jambe. Elle n’avait pas demandé, eh bien, il n’exprimerait pas sa reconnaissance du cadeau.

« Intéressante, la journée d’hier, dit-elle comme il s’asseyait.

— Je n’appelle pas intéressants des Trollocs et des Demi-Hommes, répliqua-t-il sèchement.

— Je ne pensais pas à eux. À une heure moins tardive. Le Puissant Seigneur Carleon mort dans un accident de chasse. Son excellent ami Tedosian l’a apparemment confondu avec un sanglier. Ou peut-être un cerf.

— Je n’en avais pas entendu parler. » Il garda un ton calme. Même si elle avait trouvé le billet, elle ne pouvait pas remonter jusqu’à lui. Carleon lui-même aurait cru que c’était sa propre écriture. Il ne pensait pas que Moiraine l’avait pu, mais il se rappela encore une fois qu’elle était une Aes Sedai. Comme s’il avait besoin de pareil rappel, avec ce joli visage lisse en face de lui, ces yeux noirs emplis de sérénité qui l’observaient, lui plein de tous ses secrets. « Les appartements des domestiques résonnent de commérages, mais j’écoute rarement.

— Vraiment ? murmura-t-elle doucement. Alors vous n’avez pas appris que Tedosian est tombé malade moins d’une heure après son retour à la Tour, juste après que sa femme lui avait donné une coupe de vin pour se débarrasser la gorge de la poussière de la chasse. On dit qu’il a pleuré quand il a appris qu’elle avait l’intention de le soigner elle-même et de le nourrir de ses propres mains. Nul doute, des larmes de joie devant l’amour qu’elle manifestait. On a rapporté qu’elle avait juré de ne pas quitter son chevet avant qu’il soit de nouveau en état de se lever. Ou jusqu’à ce qu’il meure. »

Elle savait. Comment, il était incapable de le dire, n’empêche elle savait. Mais pourquoi le lui révélait-elle ? « Une tragédie, commenta-t-il en s’alignant sur son ton détaché. Rand aura besoin de tous les Puissants Seigneurs loyaux qu’il peut trouver, je suppose.

— Carleon et Tedosian n’étaient guère loyaux. Pas même l’un envers l’autre, semble-t-il. Ils menaient la faction qui voulait tuer Rand et tenter d’oublier jusqu’à son existence.

— Vous croyez ? Je prête peu d’attention à ce genre de chose. Les actions des puissants ne sont pas pour un simple ménestrel. »

Le sourire de Moiraine était à la limite du rire, mais elle parla comme si elle lisait une page. « Thomdril Merrilin. Appelé le Renard Gris, naguère, par quelqu’un qui le connaissait, ou avait entendu parler de lui. Barde de cour au Palais Royal d’Andor à Caemlyn. Amant de Morgase pendant un temps, après le décès de Taringail. Une chance pour Morgase, la mort de Taringail. Je ne pense pas qu’elle ait jamais appris qu’il avait l’intention qu’elle meure et que lui-même devienne le premier roi d’Andor. Mais nous nous occupions de Thom Merrilin, un homme qui passait pour pouvoir jouer au Jeu des Maisons dans son sommeil. C’est une honte qu’un tel homme se qualifie de simple ménestrel. Mais quelle arrogance de conserver le même nom. »

Thom masqua avec effort le choc ressenti. De quoi était-elle au courant ? De trop, n’en saurait-elle pas plus long. Toutefois, elle n’était pas la seule à être renseignée. « À propos de noms, commenta-t-il d’une voix égale, c’est remarquable ce que l’on peut découvrir à partir d’un nom. Moiraine Damodred. La dame Moiraine de la Maison de Damodred, dans le Cairhien. La plus jeune demi-sœur de Taringail. La nièce du Roi Laman. Et une Aes Sedai, ne l’oublions pas. Une Aes Sedai qui assiste le Dragon Réincarné dès qu’elle a compris qu’il était davantage qu’un autre pauvre fol en mesure de canaliser. Une Aes Sedai avec de hautes relations dans la Tour Blanche, préciserais-je, sinon elle n’aurait pas couru les risques qu’elle a pris. Une personne appartenant à l’Assemblée de la Tour ? Plus d’une à mon avis ; impossible autrement. Voilà une nouvelle qui secouerait le monde. Mais pourquoi susciter des bouleversements ? Peut-être vaut-il mieux laisser un vieux ménestrel blotti au fond de son trou dans le quartier des serviteurs. Juste un vieux ménestrel qui joue de sa harpe et récite ses contes. Des contes qui ne causent aucun mal à quiconque. »