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HENRY TROYAT

La neige en deuil

1

Un long bêlement monta de la combe, cachée par un barrage de buissons gelés. Les moutons avaient senti l’homme, à distance, Isaïe Vaudagne se mit à rire, tout seul, et pressa le pas, la tête tendue dans le vent, une coulée de froid sur chaque joue. Ses pieds s’imprimaient dans la neige mince qui couvrait le sol. Il avait hâte de revoir ses bêtes, peu nombreuses, mais solides sur pattes et de bonne toison. Lâchées au printemps sur les pentes de la montagne, elles avaient vécu toute la chaude saison en liberté. Depuis avril, une fois par mois, il grimpait là-haut, en quatre heures de marche raide, pour les observer, les compter et se faire reconnaître d’elles. En son absence, elles changeaient de place, guidées par la saveur de l’herbe et l’exposition des terrains. Mais toujours il les retrouvait sans peine, groupées autour de la brebis maîtresse, avec leurs derniers-nés qui s’effarouchaient à l’approche de l’homme.

Maintenant, novembre venu, il s’agissait de les ramener à l’écurie, où elles resteraient parquées pour la durée de l’hiver. Isaïe glissa deux gros doigts sous sa langue et siffla, haut et clair, pour s’annoncer. Une impatience amoureuse précipitait les battements de son cœur. Il allait à un rendez-vous. Ouvrant les fourrés de givre, il se dressa de toute sa taille au bord du flanquement. Grand et maigre, osseux, les hanches plates, le torse large, il semblait jailli de la terre dans une convulsion de pierres et de racines. Ses jambes longues étaient enfournées dans des pantalons de Bonneval, qui se gonflaient en poches sous les genoux. Une veste en tissu brun, bourru, pendait sur ses épaules. Il portait haut sa tête sèche, aux traits nets, à la peau fendillée comme un morceau de cuir. Sous les sourcils rongés par le soleil, ses yeux bleus et ronds brillaient d’une joie enfantine. Quand il souriait, il n’avait plus d’âge. Il grommela :

— Vous voilà ! Vous voilà, coureuses !

Rien à dire, la brebis maîtresse avait raisonnablement choisi son domaine. Dans ce creux abrité, la jeune neige n’avait pas tenu. Éparpillés sur un lit de cailloux et de mousse, les moutons, une quinzaine en tout, paissaient, candides et sereins. L’un, gonflé de nourriture, s’était agenouillé sur ses deux pattes de devant dans une pose de prière. Deux autres ruminaient, front contre front, avec béatitude. Un agneau, frisé ras, rua dans le vide, fit un temps de galop, et se colla contre le flanc de sa mère. Isaïe, gravement, dénombrait sa richesse :

— Quatorze brebis, le bélier communal et trois agneaux, dont un qui a dû naître la semaine dernière.

Il avait parlé à haute voix. Son corps s’inclina en avant. En trois bonds souples, il atteignit le fond de la ravine. Engoncés dans une grosse écume de laine sale, les moutons regardaient venir à eux le maître de la vallée. Un sentiment d’orgueil emplit la poitrine d’Isaïe. Il plongea la main dans sa musette pleine de sel. Mounette, la plus vieille brebis, le salua d’un bêlement affectueux.

— Tu es heureuse de me voir, murmura Isaïe. Tu te disais : s’il ne vient pas à temps, celui-là…

Mounette lui léchait les doigts d’une langue chaude, râpeuse. D’autres s’approchaient, attirées à leur tour par la promesse du sel. Bientôt, il fut entouré d’un petit nuage de bourre, qui lui venait à mi-cuisse. Un fin grésil chargeait, par endroits, la toison des bêtes. Des brins d’herbe, des épines gelées, des insectes morts étaient prisonniers de leur laine. Isaïe respira gaiement la senteur âcre de son troupeau. Un agneau tétait sa mère, sans qu’elle y prît garde. Puis, il lâcha la mamelle. Un fil de lait descendait de sa lèvre. Le dernier-né se tenait à l’écart, mal planté sur ses pattes grêles, les oreilles basses, le museau mouillé d’émotion.

— Toi, je te porterai, dit Isaïe. Tu n’aurais pas la force de suivre…

Il se fraya un passage jusqu’à l’agnelet solitaire :

— Viens ici, viens donc !…

L’agnelet fit trois sauts de côté, courut en rond, secoua la tête. Un genou à terre, Isaïe tendait vers lui sa large main ouverte :

— Viens, bêta. C’est de l’amitié.

L’autre, méfiant, hésitait encore. Alors, Isaïe feignit de se détourner. Aussitôt, l’agnelet s’approcha de lui et flaira timidement ses chaussures. D’un geste prompt, Isaïe le saisit à plein corps et le pressa contre sa poitrine. Une petite masse nerveuse et chaude palpitait entre ses bras, se débattait, se déhanchait, bêlait à fendre l’âme. Isaïe riait et caressait de la main gauche le ventre de soie, le cou fragile et vibrant, où passait la voix de la peur. Puis, de la main droite, il attira le sac qui pendait sur son épaule et l’ouvrit pour y déposer son fardeau. Tenu dans la prison de toile, l’agnelet protestait encore à brefs coups de sabot. Une brebis se détacha du groupe.

— C’est toi, la mère ? demanda Isaïe. Ne crains rien. Il est là…

Et il lui donna le petit à sentir, pour la rassurer. Elle mâchait un restant d’herbe. De sa bouche active se dégageait une douce vapeur. Le soleil luisait, rouge et lointain, dans un ciel brouillé de brumes. Les récentes chutes de neige avaient modifié l’aspect des plus hautes aiguilles. Des linges blancs, déchiquetés, s’accrochaient aux parois rocheuses. Une farine épaisse tapissait les éboulis dans les couloirs d’avalanches. Les premiers mélèzes étaient poudrés d’argent fin. C’était plus bas seulement, à l’étage des hommes, que la couleur des terres n’avait pas changé. Isaïe chargea le sac sur son épaule et dit :

— En route.

L’air était pur et froid. Toutes les montagnes, rangées en demi-cercle, assistaient au départ du troupeau. Isaïe marchait devant. Les bêtes le suivaient de près, serrées flanc à flanc, en balançant leur dos laineux et leur chanfrein busqué. Le bélier était parmi elles, avec ses cornes tordues et son odeur. Il avait posé son menton sur la croupe d’une brebis et se laissait porter, songeur, inutile, par le courant. De temps en temps, Isaïe se retournait pour voir son monde. Quand on abordait une plaque de neige, les moutons paraissaient tout à coup plus sales. Ils trottaient en bêlant, happaient, çà et là, une brindille craquante. Après leur passage, l’étendue blanche était souillée par une longue traînée fangeuse, où des bouquets d’herbe rare frissonnaient au vent.

Isaïe franchit d’un saut le petit torrent coléreux. Et toutes les brebis sautèrent le torrent derrière lui. Il sentait, contre son dos, le poids et la tiédeur de l’agneau nouveau-né. L’agneau ne bougeait pas. Il avait pris confiance. Une fois de plus, Isaïe regretta que son frère eût refusé de l’accompagner dans la montagne. C’était une grande journée, et Marcellin ne le comprenait pas. Il avait préféré descendre en ville. Pour quoi faire ? Impossible de le savoir, avec lui ! Peut-être espérait-il trouver un travail à sa convenance ? Ce n’était guère facile pour eux dans la région. Pas à cause d’Isaïe, qui était robuste, docile et faisait double ouvrage. Mais à cause de Marcellin, toujours à fuir devant l’effort, à se quereller, à se plaindre et à demander plus que son dû. Il avait mauvais caractère. Cela se savait. La semaine dernière, le patron de la scierie l’avait renvoyé. Isaïe, lui, aurait pu rester dans la place. Mais, loin de son frère, il n’eût pas connu de plaisir à la besogne et au profit. Sa vie n’avait de sens que dirigée et approuvée par Marcellin. Au moment de l’embauche, ils avaient coutume de dire : « Nous, c’est tous les deux, ou personne ! »

— Il est malin. Il s’arrangera pour nous faire engager. À la carrière. Ou chez le marchand de bois. Sûrement, il avait son idée en partant. J’aurais dû l’interroger davantage. Il m’aurait expliqué. Non, il ne m’aurait pas expliqué. Il ne m’explique jamais rien…