Le porte-avions sous-marin européen Neptune I, en croisière le long des côtes d’Afrique occidentale, plongea et mit le cap au sud.
Les ondes chinoises se mirent à hurler, révélant à l’opinion mondiale ces mouvements que tout le monde ignorait encore et dénonçant l’alliance des impérialistes qui voguaient de concert vers le continent antarctique pour y détruire la plus grande espérance de l’humanité.
Alliance, ce n’était pas le mot exact. Entente eût été plus juste. Les gouvernements des pays riches s’étaient mis d’accord, en dehors des Nations unies, pour protéger malgré eux les savants et leur merveilleux et menaçant trésor, contre un raid possible du plus puissant des pays pauvres, dont la population venait de dépasser le milliard. Et même d’un pays moins puissant, moins armé et moins décidé. Même la Suisse, avait dit Rochefoux en plaisantant. Non, bien sûr, pas la Suisse. C’était la nation la plus riche : la paix l’enrichissait, la guerre l’enrichissait, et la menace de guerre ou de paix la rendait riche. Mais n’importe quelle république affamée ou quel tyranneau noir, arabe ou oriental régnant par la force sur la misère, pouvait tenter contre l’EPI un coup de force désespéré, et s’emparer de Coban ou le tuer.
L’entente secrète était descendue jusqu’aux Etats-Majors. Un plan commun avait été dressé. Les escadres marines, sous-marines, aériennes et spatiales se dirigeaient vers le cercle polaire austral pour constituer ensemble, au large du point 612, un bloc défensif et, si c’était nécessaire, offensif.
Les généraux et les amiraux pensaient avec mépris à ces savants ridicules et à leurs petites mitraillettes. Chaque chef d’escadre avait pour instruction de ne laisser, à aucun prix, ce Coban partir chez le voisin. Pour cela, le mieux n’était-il pas d’être là tous ensemble et de se surveiller ?
Il y avait d’autres instructions, plus secrètes, qui ne venaient ni des gouvernements, ni des Etats-Majors.
L’énergie universelle, l’énergie qu’on prend partout, qui ne coûte rien, et qui fabrique tout, c’était la ruine des trusts du pétrole, de l’uranium, de toutes les matières premières. C’ETAIT LA FIN DES MARCHANDS.
Ces instructions plus secrètes, ce n’étaient pas les chefs d’escadre qui les avaient reçues, mais quelques hommes anonymes, perdus parmi les équipages.
Elles disaient, elles aussi, qu’il ne fallait pas laisser Coban aller chez le voisin.
Elles ajoutaient qu’il ne devait aller nulle part.
VOUS êtes une brute ! dit Simon à Hoover. Abstenez-vous de lui poser des questions personnelles.
— Une question sur son bonheur, je ne pensais pas...
— Si ! Vous pensiez ! dit Léonova. Mais vous aimez faire du mal...
— Voudriez-vous avoir l’obligeance de vous taire ? demanda Simon.
Il se tourna vers Eléa et lui demanda si elle désirait continuer.
— Oui, dit Eléa, avec son indifférence revenue. Je vais vous montrer ma Désignation. Cette cérémonie a lieu une fois par an, dans l’Arbre-et-le-Miroir. Il y a un Arbre-et-le-Miroir dans chaque Profondeur. J’ai été désignée dans la 5e Profondeur, où j’étais née...
Elle prit le cercle d’or posé devant elle, l’éleva au-dessus de sa tête, et le coiffa.
Lanson coupa ses caméras, enclencha le câble du podium, et brancha le canal-son sur la Traductrice.
Eléa, la tête entre les mains, ferma les yeux.
Une vague violette envahit le grand écran, chassée et remplacée par une flamme orange. Une image confuse et illisible essaya d’apparaître. Des ondes la déchirèrent. L’écran devint rouge vif et se mit à palpiter comme un cœur affolé. Eléa ne parvenait pas à éliminer ses émotions. On la vit redresser le buste sans rouvrir les yeux, inspirer profondément et reprendre la position première.
Brusquement, il y eut sur l’écran un couple d’enfants.
On les voyait de dos, et de face dans un immense miroir qui reflétait un arbre. Entre le miroir et l’arbre, et sous l’arbre et dans l’arbre, il y avait une foule. Et devant le miroir, à quelques mètres les uns des autres, chacun debout devant son image, se tenaient une vingtaine de couples d’enfants, torse nu, couronnés et bracelés de fleurs bleues, vêtus d’une courte jupe bleue et chaussés de sandales. Et sur chacun de leurs tendres orteils, et aux lobes de leurs oreilles, était collée, légère et duveteuse, une plume d’oiseau doré.
La fillette du premier plan, la plus belle de toutes, était Eléa, reconnaissable et différente. Différente moins à cause de l’âge que de la paix et de la joie qui illuminaient son visage. Le garçon qui était debout près d’elle la regardait, et elle regardait le garçon. Il était blond comme le blé mûr au soleil. Ses cheveux lisses tombaient droit autour de son visage jusqu’à ses épaules fines où déjà les muscles esquissaient leur galbe enveloppé. Ses yeux noisettes regardaient dans le miroir les yeux bleus d’Eléa, et leur souriaient.
Eléa-adulte parla, et la traductrice traduisit :
— Quand la Désignation est parfaite, au moment où les deux enfants désignés se voient pour la première fois, ils se reconnaissent.
Eléa-enfant regardait le garçon, et le garçon la regardait. Ils étaient heureux et beaux. Ils se reconnaissaient comme s’ils avaient marché toujours à la rencontre l’un de l’autre, sans hâte et sans impatience, avec la certitude de se rencontrer. Le moment de la rencontre était venu, ils étaient l’un avec l’autre et ils se regardaient. Ils se découvraient, ils étaient tranquilles et émerveillés.
Derrière chaque couple d’enfants se tenaient les deux familles. D’autres enfants avec leurs familles attendaient derrière eux. L’arbre avait un tronc brun énorme et court. Ses premières branches touchaient presque le sol et les plus hautes cachaient le plafond s’il y en avait un. Ses feuilles épaisses, d’un vert vif strié de rouge, auraient pu cacher un homme de la tête aux pieds. Un grand nombre d’enfants et d’adultes se reposaient, allongés ou assis sur ses branches, ou sur ses feuilles qui traînaient au sol. Des enfants sautaient d’une branche à l’autre, comme des oiseaux. Les adultes portaient des vêtements de couleurs diverses, les uns entièrement vêtus, d’autres – femmes ou hommes – seulement des hanches aux genoux. Certains et certaines ne portaient qu’une bande souple autour des hanches. Quelques femmes étaient entièrement nues. Aucun homme ne l’était. Les visages n’étaient pas tous beaux, mais tous les corps étaient harmonieux et sains. Tous avaient, à peu de chose près, la même couleur de peau. Il y avait un peu plus de variété dans les cheveux, qui allaient de l’or pur au fauve et au brun doré. Des couples d’adultes se tenaient par la main.
Au bout du miroir apparut un homme vêtu d’une robe rouge qui lui tombait jusqu’aux pieds. Il s’approcha d’un couple d’enfants, sembla se livrer à une courte cérémonie, puis il les renvoya se tenant par la main. Deux autres enfants vinrent les remplacer.
D’autres hommes rouges vinrent du bout du miroir vers d’autres couples d’enfants qui attendaient, et qui s’en furent, quelques instants plus tard, en se tenant par la main.
Un homme rouge arriva du bout du miroir et s’approcha d’Eléa. Elle le regarda dans la glace. Il lui sourit, se plaça derrière elle, consulta une sorte de disque qu’il portait dans la main droite et posa sa main gauche sur l’épaule d’Eléa.
— Ta mère t’a donné le nom d’Eléa, dit-il. Aujourd’hui, tu as été Désignée. Ton nombre est 3-19-07-91. Répète.
— 3-19-07-91, dit Eléa-enfant.
— Tu vas recevoir ta clé. Tends la main devant toi.
Elle tendit la main gauche, ouverte, paume en l’air. L’extrémité de ses doigts vint toucher sur la glace l’extrémité de leur image.