— Dis qui tu es. Dis ton nom et ton nombre.
— Je suis Eléa 3-19-07-91.
L’image de la main dans le miroir palpita et s’ouvrit, découvrant une lumière déjà éteinte et refermée, d’où un objet tomba dans la paume tendue. C’était une bague. Un anneau pour un doigt d’enfant, surmonté d’une pyramide tronquée dont le volume n’excédait pas le tiers de celle portée par Eléa-adulte.
L’homme rouge la prit et la lui passa au majeur de la main droite.
— Ne la quitte plus. Elle grandira avec toi. Grandis avec elle.
Puis il vint se placer derrière le garçon. Eléa regardait l’homme et l’enfant-garçon avec des yeux immenses qui contenaient chacun la moitié de l’aurore. Son visage grave était lumineux de confiance et d’élan. Elle était pareille à la plante nouvelle, gonflée de jeunesse et de vie, qui vient de percer le sol obscur, et tend vers la lumière la confiance parfaite et tendre de sa première feuille, avec la certitude que bientôt, feuille après feuille, elle atteindra le ciel...
L’homme consulta son disque, posa sa main gauche sur l’épaule gauche du garçon et dit :
— Ta mère t’a donné le nom de Païkan...
Une explosion rouge déchira l’image et envahit l’écran, noya le visage d’Eléa-enfant, effaça le ciel de ses yeux, son espoir et sa joie. L’écran s’éteignit. Sur le podium, Eléa venait d’arracher de sa tête le cercle d’or.
— On ne sait toujours pas à quoi sert cette foutue clé, grommela Hoover.
J’ai essayé de t’appeler dans notre monde. Bien que tu aies accepté de collaborer avec nous, et peut-être même à cause de cela, je te voyais un peu plus chaque jour reculer vers le passé, vers un abîme. Il n’y avait pas de passerelle pour franchir le gouffre. Il n’y avait plus rien derrière toi, que la mort.
J’ai fait venir du Cap, pour toi, des censés et des pêches.
J’ai fait venir un agneau dont notre chef a tiré pour toi des côtelettes accompagnées de quelques feuilles de romaine tendres comme une source. Tu as regardé les côtelettes avec horreur. Tu as dit :
— C’est un morceau coupé dans une bête ?
Je n’avais pas pensé à ça. Jusqu’à ce jour, pour moi, une côtelette n’était qu’une côtelette. J’ai répondu avec un peu de gêne :
— Oui.
Tu as regardé la viande, la salade, les fruits. Tu m’as dit :
— Vous mangez de la bête !... Vous mangez de l’herbe !... Vous mangez de l’arbre !...
J’ai essayé de sourire. J’ai répondu :
— Nous sommes des barbares...
J’ai fait venir des roses.
Tu as cru que cela aussi nous le mangions...
LA clé était la clé de tout, avait dit Eléa.
Les savants et les journalistes entassés dans la Salle des Conférences purent s’en rendre compte au cours des séances suivantes. Eléa, devenue peu à peu maîtresse de ses émotions, put leur raconter et leur montrer sa vie et celle de Païkan, la vie d’un couple d’enfants devenant un couple d’adultes et prenant sa place dans la société.
Après la guerre d’une heure, le peuple de Gondawa était resté enterré. Les abris avaient démontré leur efficacité. Malgré le traité de Lampa, personne n’osait croire que la guerre ne recommencerait jamais. La sagesse conseillait de rester à l’abri et d’y vivre. La surface était dévastée. Il fallait tout reconstruire. La sagesse conseillait de reconstruire à l’abri.
Le sous-sol fut creusé davantage en profondeur et en étendue. Son aménagement engloba les cavernes naturelles, les lacs et les fleuves souterrains. L’utilisation de l’énergie universelle permettait de disposer d’une puissance sans limite et qui pouvait prendre toutes les formes. On l’utilisa pour recréer sous le sol une végétation plus riche et plus belle que celle qui avait été détruite au-dessus. Dans une lumière pareille à la lumière du jour, les villes enfouies devinrent des bouquets, des buissons, des forêts. Des espèces nouvelles furent créées, poussant à une vitesse qui rendait visible le développement d’une plante ou d’un arbre. Des machines molles et silencieuses se déplaçaient vers le bas et vers toutes les directions, faisant disparaître devant elles la terre et le roc. Elles rampaient au sol, aux voûtes et aux murs, les laissant derrière elles polis et plus durs que l’acier,
La surface n’était plus qu’un couvercle, mais on en tira parti. Chaque parcelle restée intacte fut sauvegardée, soignée, aménagée en centre de loisirs. Là, c’était un morceau de forêt qu’on repeuplait d’animaux ; ailleurs, un cours d’eau aux rives préservées, une vallée, une plage sur l’océan. On y construisit des bâtiments pour y jouer et s’y risquer à la vie extérieure que la nouvelle génération considérait comme une aventure.
Au-dessous, la vie s’ordonnait et se développait dans la raison et la joie. Les usines silencieuses et sans déchets fabriquaient tout ce dont les hommes avaient besoin. La clé était la base du système de distribution.
Chaque vivant de Gondawa recevait chaque année une partie égale de crédit, calculée d’après la production totale des usines silencieuses. Ce crédit était inscrit à son compte géré par l’ordinateur central. Il était largement suffisant pour lui permettre de vivre et de profiter de tout ce que la société pouvait lui offrir. Chaque fois qu’un Gonda désirait quelque chose de nouveau, des vêtements, un voyage, des objets, il payait avec sa clé. Il pliait le majeur, enfonçait sa clé dans un emplacement prévu à cet effet et son compte, à l’ordinateur central, était aussitôt diminué de la valeur de la marchandise ou du service demandés.
Certains citoyens, d’une qualité exceptionnelle, tel Coban, directeur de l’Université, recevaient un crédit supplémentaire. Mais il ne leur servait pratiquement à rien, un très petit nombre de Gondas parvenant à épuiser leur crédit annuel. Pour éviter l’accumulation des possibilités de paiement entre les mêmes mains, ce qui restait des crédits était automatiquement annulé à la fin de chaque année. Il n’y avait pas de pauvres, il n’y avait pas de riches, il n’y avait que des citoyens qui pouvaient obtenir tous les biens qu’ils désiraient. Le système de la clé permettait de distribuer la richesse nationale en respectant à la fois l’égalité des droits des Gondas, et l’inégalité de leurs natures, chacun dépensant son crédit selon ses goûts et ses besoins.
Une fois construites et mises en marche, les usines fonctionnaient sans main-d’œuvre et avec leur propre cerveau. Elles ne dispensaient pas les hommes de tout travail, car si elles assuraient la production, il restait à accomplir les tâches de la main et de l’intelligence. Chaque Gonda devait au travail la moitié d’une journée tous les cinq jours, ce temps pouvant être réparti par fragments. Il pouvait, s’il le désirait, travailler davantage. Il pouvait, s’il voulait, travailler moins ou pas du tout. Le travail n’était pas rétribué. Celui qui choisissait de moins travailler voyait son crédit diminué d’autant. A celui qui choisissait de ne pas travailler du tout, il restait de quoi subsister et s’offrir un minimum de superflu.
Les usines étaient posées au fond des villes, dans leur plus grande profondeur. Elles étaient assemblées, accolées, connexées entre elles. Chaque usine était une partie de toute l’usine qui se ramifiait sans cesse en nouvelles usines bourgeonnantes, et résorbait celles qui ne lui donnaient plus satisfaction.
Les objets que fabriquaient les usines n’étaient pas des produits d’assemblage, mais de synthèse.