Païkan posa la main sur la plaque de commande, et l’image s’éteignit. Le jour se levait. Un oiseau qui ressemblait à un merle, mais dont le plumage était bleu et la queue frisée, se mit à siffler du haut de l’arbre de soie. De tous les arbres de la terrasse et de ses buissons de fleurs, des oiseaux de toutes les couleurs lui répondirent. Pour eux, il n’y avait pas d’angoisse, ni dans le jour, ni dans la nuit. Il n’y avait pas de chasseurs en Gondawa.
LES prés fleuris de la Lune... Les troupeaux de Mars et leurs bergers noirs...
Les savants de l’EPI demandèrent des explications. Eléa était allée sur la Lune, en voyage d’agrément avec Païkan. Elle put la leur montrer. Ils virent les « prés fleuris », et les forêts d’arbres légers, fragiles, aux minces troncs interminables, s’épanouissant en épis ou en touffes qui les faisaient ressembler à d’immenses graminées.
Ils virent Eléa et Païkan, descendus du vaisseau qui les avait amenés avec d’autres voyageurs, se jouer comme des enfants de la faible pesanteur. Ils prenaient leur élan en quelques pas de géant, sautaient ensemble en se tenant par la main, franchissaient les rivières d’un seul bond léger, s’élevaient au sommet des collines ou au-dessus des arbres, se posaient sur leurs épis couverts de grains de pollen gros comme des oranges, s’ébrouaient pour les faire s’envoler en images multicolores, se laissaient retomber en une chute de flocons.
Tous les voyageurs faisaient pareil, et le vaisseau semblait avoir débarqué une cargaison de papillons fugaces qui s’éloignaient de lui dans toutes les directions, se posant par-ci, par-là, dans la campagne verte, sous le ciel d’un bleu profond.
Malgré le peu d’effort qu’ils nécessitaient, ces jeux cessaient très vite, car l’air raréfié amenait l’essoufflement. Les voyageurs apaisaient leur cœur en s’asseyant au bord des ruisseaux ou en marchant vers l’horizon qui paraissait toujours si proche, si facile à atteindre, et qui fuyait comme tout horizon qui se respecte. Mais sa proximité et sa courbure visible procuraient aux promeneurs une sensation que les dimensions de la Terre ne leur permettaient pas d’éprouver : la sensation à la fois excitante et effrayante de marcher sur une boule perdue dans l’infini.
Les savants ne virent nulle part, dans ces images, la trace d’aucun cratère, ni grand, ni petit...
Eléa ne connaissait pas Mars, où ne s’étaient posés jusqu’alors que des vaisseaux d’explorateurs ou de militaires. Mais elle avait vu des » bergers noirs ». Et elle en avait reconnu un, ici même, à l’EPI !
La première fois qu’elle avait rencontré Shanga l’Africain, elle avait manifesté sa surprise, et elle l’avait désigné par des mots dont la Traductrice avait donné l’interprétation suivante : « Le berger venu de la 9e Planète ». Il fallut un long dialogue pour comprendre, d’abord, l’habitude gonda de compter les planètes non à partir du Soleil, mais à partir de l’extérieur du système solaire. Ensuite, que ledit système ne comprenait pas pour eux 9 planètes mais 12, soit 3 planètes au-delà de la maléfique et déjà si lointaine Pluton.
Cette nouvelle jeta les astronomes du monde entier dans des abîmes de calculs, de vaines observations, et de discussions aigres. Que ces planètes existassent ou non, la 9e, en tout cas dans l’esprit d’Eléa, était bien Mars. Elle affirma qu’elle était habitée par une race d’hommes à la peau noire, dont les vaisseaux gondas et énisors avaient ramené quelques familles. Avant cela, il n’existait sur Terre aucun homme de couleur noire.
Shanga fut bouleversé, et avec lui tous les Noirs du monde, qui connurent rapidement la nouvelle. Race infortunée, son errance n’avait donc pas commencé avec les marchands d’esclaves ! Déjà, au fond des temps, les ancêtres des malheureux arrachés à l’Afrique avaient eux-mêmes été arrachés à leur patrie du ciel. Quand donc s’achèveraient leurs malheurs ? Les Noirs américains se rassemblaient dans les églises et chantaient. « Seigneur, fais cesser mes tribulations ! Seigneur, ramène-moi dans ma patrie céleste. » Une nouvelle nostalgie naissait dans le grand cœur collectif de la race noire.
APRES s’être nourris et baignés, Eléa et Païkan montèrent par la petite rampe intérieure dans la Coupole de travail. Au-dessus de la tablette horizontale en demi-cercle qui courait le long de la paroi transparente, des faisceaux d’ondes montraient des images de nuages divers, en évolution. L’un d’eux inquiéta Païkan. Après consultation d’Eléa, il appela le Central du Temps. Une image nouvelle s’alluma au-dessus de la tablette. C’était le visage de son chef de service, Mikan. Il semblait fatigué. Ses longs cheveux gris étaient ternes, et ses yeux rouges. Il salua.
— Vous étiez chez vous, cette nuit ?
— Oui.
— Vous avez vu ça ?... Ça rappelle de bien tristes souvenirs ! Il est vrai que vous n’étiez pas nés, ni l’un ni l’autre. On ne peut quand même pas les laisser faire, ces salauds ! Pourquoi m’avez-vous appelé ? Quelque chose ?
— Une turbulence. Regardez... Païkan ouvrit trois doigts et fit un geste. Une image disparut, envoyée au Central du Temps.
— Je vois... dit Mikan. Je n’aime pas ça... Si on la laisse faire, elle va mélanger tout notre dispositif. Quelles possibilités avez-vous dans ce secteur ?
— Je peux la dériver, ou l’effacer.
— Allez-y, effacez, effacez, je n’aime pas ça du tout...
L’image de Mikan disparut. La Tour du Temps de Gonda 7 et toutes les autres semblables maintenaient au-dessus du continent un réseau de conditions météorologiques contrôlées dont le but était de reconstituer le climat bouleversé par la guerre, pour permettre à la végétation de renaître.
Un système automatique assurait le maintien des conditions prévues. Il était rare que Païkan ou Eléa eussent à intervenir. En leur absence, une autre Tour eût fait le nécessaire pour détruire dans l’œuf ce petit cyclone perturbateur.
Une maison de loisir en forme de cône bleu pâle dériva à la hauteur de la Coupole et alla se poser près de l’autoroute brisée dont les douze pistes arrachées s’épanouissaient en un bouquet brandi vers le ciel. On n’avait pas réparé les autoroutes. Les usines ne fabriquaient plus de véhicules roulants ou rampants. Les transports enterrés, pistes, avenues ou ascenseurs, étaient tous collectifs, et ceux de surface tous aériens. Ils pouvaient survoler le sol à quelques centimètres ou à des altitudes considérables, à n’importe quelle vitesse et se poser n’importe où.
Les couples de la génération d’après guerre qui utilisaient les maisons de loisir ne profitaient guère de leurs possibilités. Ils n’osaient pas plus s’aventurer loin des Bouches que de jeunes marsupiaux loin de la poche maternelle. C’est pourquoi on voyait de telles concentrations de maisons mobiles aux abords ou même au milieu des ruines des villes anciennes, qui recouvraient généralement les villes souterraines. Les Gondas plus âgés, qui gardaient le souvenir de la vie extérieure, parcouraient le continent en tous sens, à la recherche des lambeaux de la surface encore vivants, et retournaient s’enterrer avec la vision d’horreur des espaces vitrifiés, et le déchirant regret du monde disparu.
Eléa regarda si le courrier était arrivé. La boîte transparente contenait deux armes G avec leur ceinture et deux sphères minuscules qui devaient contenir chacune une Graine Noire. Il y avait en outre trois plaquettes-courrier dont deux de couleur rouge – la couleur des communications officielles.
Eléa ouvrit la boîte avec sa clé, prit avec répugnance les armes et les Graines, et les posa sur une table.