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Une cible rouge lui fut proposée presque aussitôt, en même temps qu’une verte se dressait à la gauche d’Eléa. Eléa tira en effectuant un quart de tour. Païkan, surpris, eut juste le temps de tirer avant que les cibles ne s’effacent. La rouge résonna comme un tonnerre, la verte comme une cloche. De toutes parts les cibles surgissaient du terrain et recevaient des coups violents, des chiquenaudes ou des caresses. La clairière chantait comme un énorme xylophone sous les marteaux d’un fou.

Un engin de l’Université survola la clairière, fit un peu de sur-place et vint se poser doucement derrière les tireurs. C’était un engin rapide. Il ressemblait à un fer de lance surmonté d’une coque transparente frappée de l’équation de Zoran.

Deux gardes universitaires en sortirent, en pectoral et jupe verts, l’arme G sur le côté gauche du ventre, une grenade S sur la hanche droite, le masque nasal en collier. Ils portaient la coiffure de guerre, les cheveux tressés en arrière, retenus par une épingle magnétique contre le casque conique aux larges bords. Ils allèrent d’un groupe à l’autre, interrogeant les tireurs qui les regardaient avec étonnement et inquiétude ; ils n’avaient jamais vu de gardes verts si bien armés.

Les deux gardes cherchaient quelqu’un. Quand ils furent près d’Eléa : « Nous cherchons Eléa 3-19-07-91 », dirent-ils. Ils étaient passés à la Tour et, la trouvant vide, s’étaient renseignés au Central du Temps. Coban voulait voir Eléa sans délai.

— Je vais avec elle, dit Païkan.

Les gardes n’avaient pas la consigne de s’y opposer. L’engin franchit le lac comme une flèche jusqu’à la Bouche, et se laissa tomber à la verticale dans la cheminée verte de l’Université. Il ralentit au débouché du plafond du Parking, s’approcha du sol au-dessus de la piste centrale, prit une piste de desserte et se présenta devant la porte des laboratoires qui s’ouvrit, et se referma derrière lui.

Les rues et les bâtiments de l’Université tranchaient par leur simplicité sur l’exubérance végétale du reste de la ville. Ici, les murs étaient nus, les voûtes sans une fleur, ou une feuille. Pas un ornement sur les portes trapézoïdales, pas le moindre ruisseau dans le sol de la rue blanche où l’engin poursuivait sa course, pas un oiseau en l’air, pas une biche surprise au tournant, pas un papillon, un lapin blanc. C’était la sévérité de la connaissance abstraite. Les pistes de transport avaient des sièges fabriqués et des rampes métalliques.

Eléa et Païkan furent saisis par l’activité anormale qui régnait dans la rue au-dessous d’eux. Des gardes verts en tenue de guerre, cheveux tressés et casque en tête, se déplaçaient à pleines pistes, sans s’étonner de voir passer au-dessus de leurs têtes cet engin auquel la rue, normalement, était interdite. Des signaux de couleur palpitaient au-dessus des portes, des appels de noms et de numéros retentissaient, des laborantins en robe saumon se hâtaient dans les couloirs, leurs longs cheveux enveloppés dans des mantilles hermétiques. Ce n’était pas le quartier des Etudes, mais celui des Travaux et Recherches. Aucun étudiant ne traînait par là ses pieds nus et ses cheveux courts.

L’engin se posa sur une pointe d’un carrefour en étoile. Un des gardes conduisit Eléa au labo 51. Païkan suivit.

Ils furent introduits dans une pièce vide au milieu de laquelle un homme en robe saumon, debout, attendait. L’équation de Zoran, timbrée en rouge sur le côté droit de sa poitrine le désignait comme chef-labo.

— Vous êtes Eléa ? demanda-t-il.

— Je suis Eléa.

— Et vous ?

— Je suis Païkan.

— Qui est Païkan ?

— Je suis à Eléa, dit Païkan.

— Je suis à Païkan, dit Eléa.

L’homme réfléchit un instant.

— Païkan n’est pas convoqué, dit-il. Coban veut voir Eléa.

— Je veux voir Coban, dit Païkan.

— Je vais lui faire savoir que vous êtes là. Vous allez attendre.

— J’accompagne Eléa, dit Païkan.

— Je suis à Païkan, dit Eléa.

Il y eut un silence, puis l’homme reprit :

— Je vais prévenir Coban... Avant de le voir, Eléa doit passer le test général. Voici la cabine...

Il ouvrit une porte translucide. Eléa reconnut la cabine standard dans laquelle tous les vivants de Gondawa s’enfermaient au moins une fois l’an pour connaître leur évolution physiologique et modifier, le cas échéant, leur activité et leur nourriture.

— Est-ce nécessaire ? dit-elle.

— C’est nécessaire.

Elle entra dans la cabine et prit place sur le siège.

La porte se referma, les instruments s’allumèrent autour d’elle, des éclairs de couleurs jaillirent devant son visage, les analyseurs ronronnèrent, le synthétiseur claqua. C’était terminé. Elle se leva et poussa la porte. La porte resta fermée. Surprise, elle poussa plus fort, sans résultat.

Elle appela, inquiète :

— Païkan !

De l’autre côté de la porte, Païkan cria :

— Eléa !

Elle essayait encore d’ouvrir, elle devinait qu’il y avait dans cette porte fermée quelque chose de terrible. Elle cria :

— Païkan ! La porte !

II se lança. Elle vit sa silhouette s’écraser contre le panneau translucide. La cabine fut ébranlée, des instruments brisés tombèrent au sol, mais la porte ne céda pas.

Dans le dos d’Eléa, la cloison de la cabine s’ouvrit.

— Venez, Eléa, dit la voix de Coban.

DEUX femmes étaient assises devant Coban. L’une était Eléa. L’autre, brune, très belle, plus ronde de formes, plus opulente. Eléa était l’équilibre dans la mesure parfaite, l’autre était le déséquilibre qui donne l’élan vers la richesse. Pendant qu’Eléa protestait, réclamait Païkan, exigeait de le rejoindre, l’autre s’était tue, la regardant avec calme et sympathie.

— Attendez, Eléa, dit Coban, attendez de savoir.

Il portait la sévère robe saumon des laborantins, mais l’équation de Zoran, sur sa poitrine, était imprimée en blanc. Il marchait de long en large, pieds nus comme un étudiant, entre ses tables-pupitres et le mur à alvéoles qui contenait plusieurs dizaines de milliers de bobines de lecture.

Eléa se tut, trop positive pour s’entêter dans un effort inutile. Elle écouta.

— Vous ne savez pas, dit Coban, ce qui occupe l’emplacement de Gonda 1. Je vais vous le dire. C’est l’Arme Solaire. Malgré mes protestations, le Conseil est décidé à l’utiliser si Enisoraï nous attaque. Et Enisoraï est décidé à nous attaquer pour détruire l’Arme Solaire avant que nous l’utilisions. Etant donné sa complexité et l’énormité de ses dimensions, il faudra presque une demi-journée entre le déclenchement du processus de départ et le moment où l’Arme sortira de son logement. C’est pendant cette demi-journée que se jouera le sort du monde. Car si l’Arme s’envole et frappe, ce sera comme si le Soleil lui-même tombait sur Enisoraï. Enisoraï brûlera, fondra, coulera... Mais la Terre entière subira le choc en retour. Que restera-t-il de nous après quelques secondes ? Que restera-t-il de la vie ?...

Coban s’arrêta. Son regard tragique passait au-dessus des deux femmes. Il murmura :

— Peut-être rien... plus rien...

Il reprit sa promenade d’animal prisonnier qui cherche en vain une issue.

— Et si les Enisors réussissent à empêcher le départ de l’Arme, dit-il, ils la détruiront, et nous détruiront aussi. Ils sont dix fois plus nombreux que nous, et plus agressifs. Nous ne pourrons pas résister à leur multitude. Notre seule défense contre eux était de leur faire peur. Mais nous leur avons fait TROP PEUR !...

« Ils vont attaquer avec tous leurs moyens et, s’ils gagnent, ils ne laisseront rien d’une race et d’une civilisation capables de fabriquer l’Arme Solaire. C’est pourquoi la Graine Noire a été distribuée aux vivants de Gondawa. Pour que les prisonniers choisissent, s’ils le veulent, de mourir de leur propre main plutôt que sur les bûchers d’Enisoraï... »