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— C’est Doa, ma fille, dit Coban. Elle a douze ans, et elle est seule... Toutes les filles de son âge ont depuis longtemps un compagnon. Mais elle est seule... Parce qu’elle est, comme moi, une non-désignée... L’ordinateur n’a pas pu me trouver une compagne qui m’aurait supporté et ne m’aurait pas irrité par là lenteur de son esprit. Une certaine vivacité des facultés mentales condamne à la solitude. J’ai vécu quelques périodes avec des veuves, des séparées, des non-désignées aussi. La mère de Doa en était une. Son intelligence était grande mais son caractère atroce. L’ordinateur n’avait voulu en accabler aucun homme. A cause de son intelligence et de sa beauté, je lui ai demandé de me faire un enfant. Elle a accepté, à condition de rester à côté de moi pour l’élever. J’ai cru que c’était possible. Nous avons ôté nos clés. Quelques jours après, nous avons dû nous séparer. Elle était assez intelligente pour comprendre qu’elle ne pouvait trouver le bonheur auprès de personne, pas même de son enfant. Quand il est né, elle me l’a envoyé. C’était Doa...

« Doa, à son tour, a reçu de l’ordinateur une réponse négative. Son caractère est très doux, mais son intelligence est supérieure à la mienne. Elle ne trouvera son égal nulle part. Si elle vit... »

La voix de Coban s’étouffa. Il effaça l’image.

— Ne croyez-vous pas que j’aime Doa au moins autant que vous aimez Païkan ? Ne croyez-vous pas que si j’obéissais à des motifs égoïstes, c’est elle que j’enfermerais avec moi dans l’Abri ? Ou que je resterais près d’elle, en abandonnant avec joie ma place au n° 2 ? Mais je connais le n° 2, je sais ce que valent ses connaissances et ce que valent les miennes. L’ordinateur a eu raison de me désigner. Il ne s’agit plus d’amour, plus de sentiments, plus de nous-mêmes. Nous sommes en face d’un devoir qui nous dépasse. Nous avons, vous et moi, à préserver la vie universelle et à refaire le monde.

— Ecoutez-moi bien, Coban, dit Eléa, je me moque du monde, je me moque de la vie, de celle des hommes et de celle de l’univers. Sans Païkan, il n’y a plus d’univers, il n’y a plus de vie. Donnez-moi Païkan dans l’Abri, et je vous bénirai jusqu’au fond de l’Eternité !

— Je ne peux pas, dit Coban.

— Donnez-moi Païkan ! Restez auprès de votre fille ! Ne la laissez pas mourir seule abandonnée de vous !

— Je ne peux pas, dit Coban à mi-voix.

Son visage exprimait à la fois sa résolution et sa tristesse infinie. Cet homme était au bout d’un combat qui le laissait brisé. Mais sa décision était prise, une fois pour toutes. Il n’avait pas pu construire un Abri plus grand. Le gouvernement, tout absorbé par Gonda 1 et le monstre colossal qui s’y blottissait, s’était désintéressé du projet de Coban, l’avait laissé faire mais avait refusé de l’aider. C’était l’Université seule qui avait fait l’Abri. Cette fabrication, cet enfantement avaient mobilisé toute sa puissance énergétique, toutes les ressources de ses machines, de ses labos, et de ses crédits. C’était le fruit unique d’une plante énorme. Il ne contiendrait que deux graines, une troisième le condamnerait à périr. Même petite. Même Doa. Il ne pouvait recevoir qu’un homme, et qu’une femme.

— Alors, prenez une autre femme ! cria Eléa. Il y en a des millions !

— Non, dit Coban, il n’y en a pas des millions, il y en avait cinq, et il n’y a plus que vous... L’ordinateur vous a choisie parce que vous êtes exceptionnelle. Non, pas une autre femme, et pas un autre-homme, c’est vous et c’est moi ! N’en parlons plus, je vous en prie, cela est décidé.

— Vous et moi ? dit Eléa.

— Vous et moi ! dit Coban.

— Je vous hais, dit Eléa.

— Je ne vous aime pas, dit Coban. Cela importe peu.

— Ecoutez, Coban, dit une voix, le président Lokan veut vous parler et vous voir.

— Je l’écoute et le regarde, dit Coban.

L’image de Lokan se dressa dans un coin de la pièce. Coban la déplaça pour qu’elle lui fît face, de l’autre côté de la table. Lokan semblait accablé par l’angoisse.

— Ecoutez, Coban, dit-il, où en sont vos prises de contact avec les hommes du District de Connaissance d’Enisoraï ?

— J’attends un rapport d’un instant à l’autre.

— On ne peut plus attendre ! On ne peut plus. Les Enisors bombardent nos garnisons de Mars et de la Lune avec des bombes nucléaires. Les nôtres sont en route et nous allons riposter. Mais, si atroce que ce soit, ce n’est rien. L’armée d’invasion énisor est en train de sortir de ses montagnes creuses et de prendre place sur ses bases de départ. Dans quelques heures, elle va tomber sur Gondawa ! Au premier envol signalé par nos satellites, je déclenche la mise en route de l’Arme Solaire ! Mais je suis comme vous, Coban j’ai peur de cette horreur ! Il est peut-être encore temps de sauver la Paix ! Le gouvernement énisor sait que l’envol de son armée signifiera la mort de son peuple. Mais, ou bien il s’en moque, ou bien il espère détruire l’Arme avant son envol ! Kutiyu est fou ! Seuls les gens du District peuvent essayer de le convaincre, ou le renverser !... Il n’y a plus la moitié d’un instant à perdre, Coban ! Je vous en supplie, essayez de les joindre !

— Je ne peux pas les joindre directement. Je vais appeler Partao, à Lamoss.

L’image du Président s’effaça. Coban enfonça sa clé dans une plaque.

— Ecoutez, dit-il, je veux, voir et entendre Partao à Lamoss.

— Partao à Lamoss, dit une voix. J’appelle.

Coban expliqua à Eléa :

— Lamoss est le seul pays qui restera neutre, dans ce conflit. Pour une fois, il n’aura guère le temps d’en profiter... Partao est le chef de l’Université lamo. C’est lui mon contact avec les gens du District.

Partao apparut et dit à Coban qu’il avait contacté Soutaku au District.

— Il ne peut plus rien faire, il est désemparé. Il va vous appeler directement.

Une image blafarde s’alluma à côté de celle de Partao. C’était Soutaku, en robe et bonnet rond d’enseignant. Il avait l’air bouleversé, il parlait en faisant des gestes, il se frappait la poitrine et désignait d’un doigt tendu quelque chose ou quelqu’un au loin. On n’entendait pas un mot de ce qu’il disait, des surfaces de couleurs changeantes coupaient son image en tranches, tremblaient, se rejoignaient, s’écartaient. Il disparut.

— Je ne peux plus rien vous dire, dit Partao. Peut-être bonne chance ?...

— Cette fois-ci, dit Coban, il n’y aura de chance pour personne.

Il appela Lokan et le mit au courant. Lokan lui demanda de le rejoindre au Conseil qui allait se réunir.

— Je viens, dit Coban.

Il se tourna vers Eléa qui avait assisté à la scène sans dire un mot, sans faire un geste.

— Voilà, dit-il d’une voix glacée, vous savez où nous en sommes. Il n’y a plus de place pour les sentiments. Nous entrerons cette nuit dans l’Abri. Mes assistants vont vous préparer. Vous allez, entre autres soins, recevoir la seule dose existante du sérum universel. Elle a été synthétisée, molécule par molécule, dans mon labo personnel, depuis six mois. La dose précédente, c’est moi qui l’ai essayée. Je suis prêt. Si par miracle rien ne se passe, vous y aurez gagné d’être la première à jouir de la jeunesse perpétuelle. Dans ce cas, je vous promets que la dose suivante sera pour Païkan. Le sérum nous permettra de passer sans encombre à travers le froid absolu. Je vais vous confier à mes hommes.