Votre tendre et toute obéissante fille,
URSULE R**.
Je vous dirai qu’après ma lettre finie, mon frère est venu chez Mme Canon, et que j’ai entendu qu’il me demandait pour aller chez Mlle Manon Palestine; mais qu’on ne lui a pas accordé sa demande, et que nous allons partir avec Mme Parangon pour Seignelais, à deux lieues d’ici, où nous resterons quelques jours, Mme Canon y ayant affaire pour vendre le reste du bien qu’elle y possède avant de se fixer à Paris.
Lettre 2. Ursule, à Mme Parangon.
[Elle est revenue au village, et elle s’ennuie chez nous de la ville.].
12 novembre.
Madame et très respectable amie,
Je prends la liberté de vous écrire, dans l’ennui que me laisse votre absence; car, en vérité, il me semble que du depuis que je vous ai vue, ce ne soit plus ici chez nous, puisque je m’y ennuie, et m’y trouve étrangère, mais que c’est où vous êtes qu’est mon pays; aussi suis-je bien fâchée de cette vilaine aventure qu’on a fait arriver à mon frère, et qui est cause qu’on m’a remmenée, et je vous prie bien instamment, très chère madame, de me faire encore redemander, si pourtant c’est votre bon plaisir; mais en vérité ce doit l’être, puisque je ne suis ici occupée que du souhait de vous revoir et d’être auprès de vous. Je voudrais savoir à présent ce que pense et ce que fait la Mlle Manon? Elle a dû être bien attrapée! je n’ai parlé de rien ici, qu’à ma belle-sœur future Fanchon qui est prudente, et qui se comporte avec moi comme une véritable amie; et elle a été bien étonnée de tout ça! Et une chose qui m’a surprise de sa part, c’est qu’elle a pris son parti, de Mlle Manon, je veux dire d’après tout ce que je lui ai conté, tantôt en l’excusant, et tantôt en ne croyant pas ce qu’il y avait de pis; et elle m’a dit, qu’elle aimerait mieux mourir que d’en ouvrir la bouche: car elle dit qu’une pauvre fille est déjà assez à plaindre d’avoir été comme ça attaquée par des hommes, si fins qui ont le dessus d’elle, par leur âge et leur expérience, et qu’il faudrait tout entendre et tout voir pour la juger. Mais moi, je suis; un peu plus rigoureuse, je vous l’avoue, ma chère Madame, et il n’y a expérience et finesse des hommes qui y tienne; on voit bien quand ils nous veulent attraper, et ils ne nous attraperaient pas, si nous n’avions un tant fait peu envie d’être attrapées: ainsi je pense au sujet de Mlle Manon, tout comme vous, Madame, et Mlle Tiennette; mais je suis bien aise que ma belle-sœur pense comme elle pense, parce que mon frère aîné aura une bonne femme, et c’est ce qu’il faut ici. Quant à mon frère Edmond, je crois qu’il ne m’oublie pas auprès de vous, et qu’il me rappelle à votre souvenir, toutes les fois qu’il a le bonheur de vous parler à part. Il était, jaloux de moi; mais c’est moi qui la suis de lui à présent qu’il vous voit tous les jours, et que je ne vous vois plus, et je lui en voudrai, si je le puis, s’il n’emploie pas tout pour me ravoir, et me donner à celle que lui et moi nous regardons comme notre protectrice. Qu’est-ce qu’on veut à présent que je fasse ici? En vérité, j’y mourrais plutôt fille que de me voir faire la cour, comme la font nos patauds, même ceux qui veulent faire les polis.