VAN THIAN : …
COUDRIER : Notez… elle est plutôt sage.
VAN THIAN : Elle est parfaite.
COUDRIER : Sans illusion dès le départ… C’est peut-être un atout dans la vie.
VAN THIAN : Le seul.
COUDRIER : Mais je ne vous ai pas convoqué pour parler pédiatrie… Dites-moi, Thian, jusqu’où peut aller une femme quand elle a décidé de venger l’homme qu’elle aime ?
VAN THIAN : …
COUDRIER : …
VAN THIAN : Au moins, oui.
COUDRIER : Elle a loué trois voitures sous trois noms et trois nationalités différentes. Elle n’a laissé aucune empreinte sur les véhicules, mais sur les formulaires de location, si. Elle a retiré ses gants pour signer. J’ai fait examiner les trois écritures pour plus de sécurité, c’est la même. Maquillée, mais c’est la même. Pour ce qui est de son apparence physique, elle est à chaque fois méconnaissable. Une Italienne à denture de cheval, une Autrichienne neurasthénique, une belle Grecque incandescente.
VAN THIAN : Une professionnelle…
COUDRIER : Je suppose qu’elle n’a pas épuisé la panoplie de ses déguisements.
VAN THIAN : Ni ses planques…
COUDRIER : …
VAN THIAN : …
COUDRIER : La suite logique, d’après vous ?
VAN THIAN : L’élimination des autres employés du Talion.
COUDRIER : C’est bien ce que je craignais.
— Je l’aimais.
Julie avait une nouvelle fois changé de planque. Une chambre de bonne, rue Saint-Honoré.
— Je l’aimais.
Allongée sur un matelas rance, Julie disait cela à voix haute.
— Je l’aimais.
Elle laissait aller ses larmes. Elle ne pleurait pas, elle laissait aller ses larmes. Cette évidence la vidait :
— Je l’aimais.
C’était sa conclusion. Cela n’avait rien à voir avec le gouverneur, ni avec le fait que Benjamin avait été « le commentaire du monde », ni avec son âge à elle, sa prétendue peur de la solitude… Conneries, alibis.
— Je l’aimais.
Elle s’était donné toutes les raisons du monde. Il n’avait d’abord été qu’un sujet d’article. Épatant, cette profession de bouc émissaire. Il ne fallait pas rater ça. Elle avait écrit l’article. Mais, le sujet épuisé, Benjamin était resté. Intact. Son sujet tout court, à elle : Benjamin Malaussène.
— Je l’aimais.
Elle l’avait utilisé comme escale. Elle disparaissait pendant des mois, et venait se reposer chez lui. Jusqu’au jour où elle s’y était trouvée chez elle. Il n’était pas son porte-avions. Il était son port d’attache. Il était elle.
— Je l’aimais.
Benjamin n’était plus que cela : ce sujet manquant cette évidence qui la vidait.
— Je l’aimais !
Quelqu’un frappa à la cloison.
— On le saura que tu l’aimais !
26
De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique — malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. Le prêtre jugeait cette fidélité méritoire. Et la voix nasale du prêtre le faisait savoir aux amis rassemblés en l’église Saint-Roch autour d’un cercueil qui regardait le maître-autel. La famille pleurait. Les amis baissaient la tête. Le commissaire divisionnaire Coudrier se demandait pourquoi les prêtres perchent leur voix si haut dès qu’ils grimpent en chaire. Se peut-il que l’Esprit Saint parle du nez ? Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. Mais le commissaire Coudrier doutait que Julie Corrençon envisageât les choses sous cet angle. L’église Saint-Roch avait fait son plein de parents, d’amis, d’éditeurs et de flics. Certains cœurs étaient brisés, d’autres alourdis par le poids des armes de service. Les hommes observaient les femmes malgré les circonstances. Les femmes rosissaient. Elles ignoraient que le doigt des hommes était tout proche de la gâchette. Julie Corrençon pouvait fort bien se trouver parmi les pleureuses, ou déguisée en enfant de chœur, ou embusquée dans un confessionnal. Peut-être même plongerait-elle d’un vitrail, dotée d’une paire d’ailes immaculées et d’un fusil à pompe pour exercer son droit canon. Les inspecteurs avaient des fourmis dans les doigts, il leur poussait des yeux. Certains, dans leur carrière, avaient déjà eu affaire à des femmes amoureuses, et ceux-là portaient leur gilet pare-balles. Cette fille ne s’arrêterait pas avant d’avoir ratissé le champ de sa vengeance. Elle ne ferait pas de quartier. Elle opérerait large. Une balle de 22 à forte pénétration avait fait sauter son homme en l’air. Quand elles ne vous en remercient pas, ce sont des choses que les femmes pardonnent difficilement. Protection rapprochée sur le personnel des Éditions du Talion, c’étaient les ordres du patron. Et l’œil sur tout ce qui pouvait ressembler à une femme.
D’autres protecteurs s’étaient joints spontanément aux flics : les quatorze copains du rugbyman Calignac lui faisaient une citadelle ambulante. Une mêlée qu’un enchanteur celte aurait soudée à vie. Le Quinze se déplaçait comme un crabe suspicieux. Cela flanquait Calignac en rogne. Ses prières montaient moins légèrement. Il avait besoin d’un demi d’ouverture pour expédier à Gauthier ses bons vœux d’éternité. Des sentiments fraternels comme un ballon ovale. Calignac avait couvé Gauthier d’une affection protectrice. Calignac avait aimé Malaussène, aussi. Tout ce qui était étranger au rugby lui semblait d’une fragilité bouleversante. Ni Malaussène ni Gauthier n’avaient jamais pratiqué le rugby… et voilà. Calignac n’était pas idiot ; il savait bien que cela n’avait aucun rapport, mais tout de même… tout de même.
On enterrait le jeune Gauthier. On avait allongé ce garçon de papier dans un cercueil : goupillon. Il y pleuvait de l’eau sacrée : goupillon. Au nom de la Sainte Trinité : goupillon. Loussa de Casamance, pourtant, ne s’était pas muni de l’arme que ses hauts faits de Résistance l’autorisaient à porter dans une décoration venimeuse. Il était un nègre rescapé de Monte Cassino. Tomber sous les balles d’une femme amoureuse, même injustement, lui semblait une mort inespérée. Loussa de Casamance se refusait à mériter de la Patrie. En la personne de feu le maréchal Juin, la Patrie l’avait envoyé se faire hacher menu sur une aimable colline italienne dominée par une citadelle imprenable. Nègres en tête. Et tirailleurs bougnoules dont la Patrie s’offusqua que, la paix venue, ils exigeassent leur indépendance. Ceux qui étaient redescendus vivants de cette colline, la Patrie les avait couchés un beau matin, dans la poussière de Sétif : mitrailleuses. Le même jour, les enfants de Cassino jouaient avec les têtes des morts qu’ils ne cessaient de découvrir dans les ruines encore chaudes de la citadelle — un haut lieu de prière avant que la guerre n’y fît son nid. Loussa ne voulait pas mériter de la Patrie. Loussa ne voulait mériter que des femmes. Il en avait aimé quelques-unes. Passionnément, toutes. Admirables, toutes. Une balle de Julie Corrençon, c’était bien la moindre des choses qu’il estimait leur devoir. Et cela amuserait Malaussène. Loussa et Malaussène s’étaient bien amusés ensemble. Ce garçon était arrivé vingt ans trop tard dans la vie de Loussa, et voilà qu’il en était sorti trop tôt. Mais le temps qu’avait duré leur collaboration, ils s’étaient bien amusés, vraiment. Pourtant, Loussa n’avait pas poussé le pion de l’intimité. Il n’était jamais allé voir Malaussène chez lui. Ils ne se croisaient que dans les couloirs du Talion. Cela suffisait à la drôlerie. À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. Loussa et Malaussène en avaient souvent débattu derrière leurs canons à eux : des sidi-brahim, calibre 13°5.