18-23 décembre 1885
L’épave
C’était hier, 31 décembre.
Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin.
Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.
Georges me dit :
— Tu permets ?
— Certainement.
Et il se mit à lire huit pages d’une grande écriture anglaise, croisée dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention sérieuse, avec cet intérêt qu’on met aux choses qui vous touchent le cœur.
Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit :
— Tiens en voilà une drôle d’histoire que je ne t’ai jamais racontée, une histoire sentimentale pourtant et qui m’est arrivé ! Oh ! Ce fut un singulier jour de l’an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans… puisque j’avais trente ans et que j’en ai cinquante !…
J’étais alors inspecteur de la compagnie d’assurances maritimes que je dirige aujourd’hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er janvier, puisqu’on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, quand je reçus une lettre du directeur me donnant l’ordre de partir immédiatement pour l’île de Ré, où venait de s’échouer un trois-mâts de Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin. J’arrivai à la compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions ; et, le soir même, je prenais l’express qui me déposait à La Rochelle le lendemain 31 décembre.
J’avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le Jean-Guiton. Je fis un tour en ville. C’est vraiment une ville bizarre et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et saisissant des guerres d’autrefois, des guerres de religion héroïques et sauvages. C’est la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les fanatismes, la ville où s’exalta la foi des calvinistes et où naquit le complot des quatre sergents.
Quand j’eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l’île de Ré. Il partit en soufflant, d’un air de colère, passa entre les deux tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d’eau les pierres énormes, enfermant la ville comme un immense collier ; puis il obliqua vers la droite.
C’était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée, compriment le cœur, éteignent en nous toute force et toute énergie ; un jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d’égout.
Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, sans un mouvement, sans vie, une mer d’eau trouble, d’eau grasse, d’eau stagnante. Le Jean-Guiton passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette masse opaque et lisse, puis laissait derrière lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient bientôt.
Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais quelques détails sur le sinistre que j’allais constater. Un grand trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le Marie-Joseph, avait échoué, par une nuit d’ouragan, sur les sables de l’île de Ré.
La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l’armateur, qu’il avait été impossible de le renflouer et qu’on avait dû enlever au plus vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il fallait donc constater la situation de l’épave, apprécier quel devait être son état avant le naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre à flot. Je venais comme agent de la compagnie, pour témoigner ensuite contradictoirement, si besoin était, dans le procès.
Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu’il jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.
Le capitaine du Jean-Guiton connaissait parfaitement l’affaire, ayant été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.
Il me raconta le sinistre, très simple d’ailleurs. Le Marie-Joseph poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, naviguant au hasard sur une mer d’écume — « une mer de soupe au lait », disait le capitaine — était venu s’échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de marée basse.
Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre l’océan et le ciel pesant restait un espace libre où l’œil voyait au loin. Nous suivions une terre. Je demandai :
— C’est l’île de Ré ?
— Oui, Monsieur.
Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit :
— Tenez, voilà votre navire !
— Le Marie-Joseph ?…
— Mais oui.
J’étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j’aurais pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des côtes.
Je repris :
— Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d’eau à l’endroit que vous me désignez ?
Il se mit à rire.
— Cent brasses, mon ami !… Pas deux brasses, je vous dis !…
C’était un Bordelais. Il continua :
— Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en par la plage mains dans vos poches, après le déjeuner de l’Hotel du Dauphin, et je vous promets qu’à deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous toucherez l’épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par exemple ; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite. C’est plat comme une punaise, cette côte ! Remettez-vous en route à quatre heures cinquante, croyez-moi ; et vous remontez à sept heures et demie sur le Jean-Guiton, qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle. Je remerciai le capitaine et j’allai m’asseoir à l’avant du vapeur, pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions rapidement.
Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales à toutes les maigres îles semées le long des continents. C’était un gros village de pêcheurs, un pied dans l’eau, un pied sur terre, vivant de poissons et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de moules. L’île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très peuplée ; mais je ne pénétrai pas dans l’intérieur.