En trois semaines il se décida à l’épouser, tant elle lui plaisait. Il n’aurait pu dire d’où venait cette puissance sur lui, mais il l’exprimait par ces mots : « J’en sieus possédé », comme s’il eût porté en lui l’envie de cette fille aussi dominatrice qu’un pouvoir d’enfer. Il ne s’inquiétait guère de sa faute. Tant pis après tout ; cela ne la gâtait point ; et il n’en voulait pas à Victor Lecoq.
Mais si le curé allait ne pas réussir, que ferait-il ? Il n’osait y penser tant cette inquiétude le torturait.
Il avait gagné le presbytère, et il s’était assis auprès de la petite barrière de bois pour attendre la rentrée du prêtre. Il était là depuis une heure peut-être quand il entendit des pas sur le chemin, et il distingua bientôt, quoique la nuit fût très sombre, l’ombre plus noire encore de la soutane.
Il se dressa, les jambes cassées, n’osant plus parler, n’osant point savoir.
L’ecclésiastique l’aperçut et dit gaiement :
— Eh bien ! Mon garçon, ça y est.
Césaire balbutia :
— Ça y est… Pas possible !
— Oui, mon gars, mais point sans peine. Quelle vieille bourrique que ton père !
Le paysan répétait :
— Pas possible !
— Mais oui. Viens-t’en me trouver demain, midi, pour décider la publication des bans.
L’homme avait saisi la main de son curé. Il la serrait, la secouait, la broyait en bégayant : — Vrai… Vrai… Vrai… m’sieur l’curé… Foi d’honnête homme… vous m’verrez dimanche… à vot’ sermon.
II
La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés n’étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie ; mais comme il était trop tôt, il s’assit devant la table de la cuisine et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le prendre.
Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée par les semences d’automne était devenue livide, endormie sous un grand drap de glace.
Il faisait froid dans les chaumières coiffées d’un bonnet blanc ; et les pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli mois de leur épanouissement.
Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets d’argent.
Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, heureux.
La porte s’ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une voisine. Ils s’assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et silencieux, les femmes d’un côté de la cuisine, les hommes de l’autre, saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bientôt :
— C’est-il point l’heure ?
Césaire répondit :
— Je crais ben que oui.
— Allons, en route, dit un autre.
Ils se levèrent. Alors Césaire, qu’une inquiétude venait d’envahir, grimpa l’échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux, toujours matinal d’ordinaire, n’avait point encore paru. Son fils le trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et l’air méchant.
Il lui cria dans le tympan :
— Allons, mon pé, levez-vous. V’là l’ moment d’ la noce.
Le sourd murmura d’une voix dolente :
— J’peux pu. J’ai quasiment eune froidure qui m’a g’lé l’dos. J’peux pu r’muer.
Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.
— Allons, pé, faut vous y forcer.
— J’peux point.
— Tenez, j’vas vous aider.
Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir :
— Hou-hou-hou ! qué misère ! Hou-hou, j’peux point. J’ai l’dos noué. C’est quéque vent qu’aura coulé par çu maudit toit.
Césaire comprit qu’il ne réussirait pas, et furieux pour la première fois de sa vie contre son père, il lui cria :
— Eh ben ! Vous n’ dînerez point, puisque j’faisons le r’pas à l’auberge à Polyte. Ça vous apprendra à faire le têtu. Et il dégringola l’échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents et invités.
Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n’en point brûler le bord dans la neige ; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balançant sur leurs jambes, l’un derrière l’autre, sans parler, tout doucement, par prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, uniforme, ininterrompue des neiges.
En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les attendant pour se joindre à eux ; et la procession s’allongeait sans cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait l’air d’un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne blanche.
Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en attendant le marié. On l’acclama quand il parut ; et bientôt Céleste sortit de sa chambre, vêtue d’une robe bleue, les épaules couvertes d’un petit châle rouge, la tête fleurie d’oranger.
Mais chacun demandait à Césaire :
— Oùs qu’est ton pé ?
Il répondait avec embarras :
— I ne peut plus se r’muer, vu les douleurs.
Et les fermiers hochaient la tête d’un air incrédule et malin.
On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une paysanne portait l’enfant de Victor, comme s’il se fût agi d’un baptême ; et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s’en allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.
Après que le maire eut lié les fiancés dans la petite maison municipale, le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le travail, la concorde et la fidélité, tandis que l’enfant, pris de froid, piaillait derrière le dos de la mariée.
Dès que le couple reparut sur le seuil de l’église, des coups de fusil éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des canons d’où sortaient de rapides jets de fumée ; puis une tête se montra qui regardait le cortège ; c’était Victor Lecoq célébrant le mariage de sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses vœux avec les détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu’il se conduisait bien.
Le repas eut lieu à l’auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts avaient été mis dans la grande salle où l’on dînait aux jours de marché ; et l’énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées sous leur jus, l’andouille grésillant sur le feu vif et clair, emplissaient la maison d’un parfum épais, de la fumée des charbons francs arrosés de graisse, de l’odeur puissante et lourde des nourritures campagnardes.