On se mit à table à midi ; et la soupe aussitôt coula dans les assiettes. Les figures s’animaient déjà ; les bouches s’ouvraient pour crier des farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s’amuser, pardi.
La porte s’ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une mine furieuse, et il se traînait sur ses bâtons, en geignant à chaque pas pour indiquer sa souffrance.
On s’était tu en le voyant paraître ; mais soudain, le père Malivoire, son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de ses mains : — Hé ! vieux dégourdi, t’en as-ti un nez, d’avoir senti de chez té la cuisine à Polyte.
Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès reprit :
— Pour les douleurs, y a rien de tel qu’eune cataplasme d’andouille ! Ça tient chaud l’ ventre, avec un verre de trois-six !…
Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de côté en penchant et relevant leur torse comme s’ils eussent fait marcher une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et attendait, sans rien répondre, qu’on lui fit place. On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu’il fut assis, il se mit à manger. C’était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. A chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l’estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d’avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu’il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.
Mais tout à coup il aperçut au bout de la table l’enfant de Céleste sur les genoux d’une femme, et son œil ne le quitta plus. Il continuait à manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait parfois entre les lèvres un peu de fricot qu’il mordillait. Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu’avalaient les autres.
Le repas dura jusqu’au soir, puis chacun rentra chez soi.
Césaire souleva le père Amable.
— Allons, mon pé, faut retourner, dit-il.
Et il lui mit ses deux bâtons aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s’en allèrent, lentement, par la nuit blafarde qu’éclairait la neige. Le vieux sourd, aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l’ivresse, s’obstinait à ne pas avancer. Plusieurs fois même il s’assit, avec l’idée que sa bru pourrait prendre froid ; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant une sorte de plainte longue et douloureuse.
Lorsqu’ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussitôt dans son grenier, tandis que Césaire installait un lit pour l’enfant auprès de la niche profonde où il allait s’étendre avec sa femme. Mais comme les nouveaux mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le vieux qui remuait sur sa paillasse et même parla haut plusieurs fois, soit qu’il rêvât, soit qu’il laissât s’échapper sa pensée par sa bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l’obsession d’une idée fixe.
Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aperçut sa bru qui faisait le ménage.
Elle lui cria :
— Allons, mon pé, dépêchez-vous, v’là d’la bonne soupe.
Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de liquide fumant. Il s’assit, sans rien répondre, prit le vase brûlant, s’y chauffa les mains selon sa coutume : et, comme il faisait grand froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tâcher de faire entrer en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive chaleur de l’eau bouillante.
Puis il chercha ses bâtons et s’en alla dans la campagne glacée, jusqu’à midi, jusqu’à l’heure du dîner, car il avait vu, installé dans une grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.
Il n’en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme autrefois, mais il avait l’air de ne plus en être, de ne plus s’intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et l’enfant comme des étrangers qu’il ne connaissait pas, à qui il ne parlait jamais.
L’hiver s’écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit repartir les germes ; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de l’aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.
L’année s’annonçait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes poussaient drues et vivaces ; on n’eut point de gelées tardives ; et les pommiers fleuris laissaient tomber dans l’herbe leur neige rose et blanche qui promettait pour l’automne une grêle de fruits.
Césaire travaillait dur, se levait tôt et rentrait tard, pour économiser le prix d’un valet.
Sa femme lui disait quelquefois :
— Tu t’f’ras du mal, à la longue.
Il répondait :
— Pour sûr non, ça me connaît.
Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu’il dut se coucher sans souper. Il se leva à l’heure ordinaire le lendemain ; mais il ne put manger, malgré son jeune de la veille ; et il dut rentrer au milieu de l’après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à tousser ; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front brûlant, la langue sèche, dévoré d’une soif ardente.
Il alla pourtant jusqu’à ses terres au point du jour ; mais le lendemain on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d’une fluxion de poitrine.
Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On l’entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, pour lui donner des drogues, lui poser les ventouses, il fallait apporter une chandelle à l’entrée. On apercevait alors sa tête creuse, salie par sa barbe longue, au-dessous d’une dentelle épaisse de toile d’araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l’air. Et les mains du malade semblaient mortes sur les draps gris.
Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la maison ; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier, guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n’en approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.
Six jours encore passèrent ; puis un matin, comme Céleste, qui dormait maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si son homme se portait mieux, elle n’entendit plus son souffle rapide sortir de sa couche profonde. Effrayée elle demanda :