— Eh ben Césaire, qué que tu dis anuit ?
Il ne répondit pas.
Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il était mort.
A ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle ; et comme il vit Céleste s’élancer dehors pour chercher du secours, il descendit vivement, tâta à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, alla fermer la porte en dedans pour empêcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n’était plus vivant. Puis il s’assit sur une chaise à côté du mort.
Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. Un d’eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D’autres le suivirent ; la porte de nouveau fut ouverte ; et Céleste reparut, pleurant toutes ses larmes, les joues enflée et les yeux rouges. Alors le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.
L’enterrement eut lieu le lendemain ; puis, après la cérémonie, le beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec l’enfant.
C’était l’heure ordinaire du dîner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une chaise, attendait, sans paraître la regarder.
Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l’oreille :
— Allons, mon pé, faut manger.
Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, mâcha son pain verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s’en alla.
C’était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.
Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s’en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant.
Puis il s’assit auprès d’une mare et resta là jusqu’au soir à regarder les petits oiseaux qui venaient boire ; puis, comme la nuit tombait, il rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
Et sa vie continua comme par le passé. Rien n’était changé sauf que son fils Césaire dormait au cimetière.
Qu’aurait-il fait, le vieux ? Il ne pouvait plus travailler, il n’était bon maintenant qu’à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d’un œil furieux le petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l’autre côté de la table. Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d’un vagabond, allait se cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s’il eût redouté d’être vu, puis il rentrait à l’approche du soir.
Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l’esprit de Céleste. Les terres avaient besoin d’un homme qui les surveillât et les travaillât. Il fallait que quelqu’un fût là, toujours, par les champs, non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui connût le métier et eût le souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et l’achat du bétail. Alors les idées entrèrent dans sa tête, des idées simples, pratiques, qu’elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des intérêts pressants, des intérêts immédiats.
Un seul homme la pouvait tirer d’embarras, Victor Lecoq, le père de son enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre ; il aurait fait, avec un peu d’argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l’ayant connu à l’œuvre chez ses parents.
Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, elle sortit pour l’aller trouver. Quand il l’aperçut, il arrêta ses chevaux et elle lui dit, comme si elle l’avait rencontré la veille :
— Bonjour Victor, ça va toujours ?
Il répondit :
— Ça va toujours et d’ vot’ part ?
— Oh mé, ça irait n’était que j’sieus seule à la maison, c’qui m’donne du tracas vu les terres.
Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture. L’homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait, tandis qu’elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d’avenir ; à la fin il murmura :
— Oui, ça se peut.
Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda :
— C’est dit ?
Il serra cette main tendue.
— C’est dit.
— Ça va pour dimanche alors ?
— Ça va pour dimanche.
— Allons, bonjour Victor.
— Bonjour, Madame Houlbrèque.
III
Ce dimanche-là, c’était la fête du village, la fête annuelle et patronale qu’on nomme assemblée, en Normandie.
Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses grises ou rougeâtres, les voitures foraines où jettent les familles ambulantes des coureurs de foire, directeurs de loterie, de tirs, de jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent « Faiseux vé de quoi ».
Les carrioles sales, aux rideaux flottants, accompagne d’un chien triste, allant, tête basse, entre les roues, s’étaient arrêtées l’une après l’autre sur la place de la mairie. Puis une tente s’était dressée devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l’envie et la curiosité des gamins.
Dès le matin de la fête, toutes les baraques s’étaient ouvertes, étalant leurs splendeurs de verre et de porcelaine ; et les paysans, en allant à la messe, regardaient déjà d’un œil candide et satisfait ces boutiques modestes qu’ils revoyaient pourtant chaque année.
Dès le commencement de l’après-midi, il y eut foule sur la place. De tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs femmes et leurs enfants dans les chars à bancs à deux roues qui sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé chez des amis ; et les cours des fermes étaient pleines d’étranges guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à longues pattes du fond des mers.
Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s’en venait à l’assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et qui semblaient gênées de leur repos.
Un faiseur de tours jouait du clairon ; l’orgue de barbarie des chevaux de bois égrenait dans l’air ses notes pleurardes et sautillantes ; la roue des loteries grinçait comme des étoffes qu’on déchire ; les coups de carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait mollement devant les baraques à la façon d’une pâte qui coule, avec des remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par hasard.