Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et l’immense mât soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd et la secousse d’un coup de canon lointain.
Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une armée perd ses soldats.
Renardet ne s’en allait plus ; il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d’impatience secrète et calme, comme s’il eût attendu, espéré, quelque chose à la fin du massacre.
Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée. On y parvint enfin, un soir, à l’heure du crépuscule.
Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les bûcherons voulurent arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d’un hêtre énorme, mais le maître s’y opposa, et exigea qu’à l’heure même on ébranchât et abattit ce colosse qui avait ombragé le crime.
Quand l’ébrancheur l’eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné, quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à tirer sur la corde attachée au faîte.
L’arbre résista ; son tronc puissant bien qu’entaillé jusqu’au milieu était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu’à terre, et ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur effort.
Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing, pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile, la main sur l’écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et nerveuse. Un des hommes lui dit :
— Vous êtes trop près, Monsieur le maire ; quand il tombera, ça pourrait vous blesser.
Il ne répondit pas et ne recula point ; il semblait prêt à saisir lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.
Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un déchirement qui sembla courir jusqu’au sommet comme une secousse douloureuse ; et elle s’inclina un peu, prête à tomber, mais résistant encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort plus grand ; et comme l’arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un pas en avant, puis s’arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc irrésistible, le choc mortel qui l’écraserait sur le sol.
Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement les reins, le rejetant sur la face à cinq mètres de là.
Les ouvriers s’élancèrent pour le relever ; il s’était déjà soulevé lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main sur son front, comme s’il se réveillait d’un accès de folie.
Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris, l’interrogèrent, ne comprenant point ce qu’il avait fait. Il répondit, en balbutiant, qu’il avait eu un moment d’égarement, ou, plutôt, une seconde de retour à l’enfance, qu’il s’était imaginé avoir le temps de passer sous l’arbre, comme les gamins passent en courant devant les voitures au trot, qu’il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu’un arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être touché. C’était une bêtise, il l’avouait ; mais tout le monde a de ces minutes d’insanité et de ces tentations d’une stupidité puérile.
Il s’expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde ; puis il s’en alla en disant :
— A demain, mes amis, à demain.
Dès qu’il fut rentré dans sa chambre, il s’assit devant sa table, que sa lampe, coiffée d’un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front entre ses mains, il se mit à pleurer.
Il pleura longtemps, puis s’essuya les yeux, releva la tête et regarda sa pendule. Il n’était pas encore six heures. Il pensa : « J’ai le temps avant le dîner » et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors s’asseoir devant sa table ; il fit sortir le tiroir du milieu, prit dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L’acier de l’arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.
Renardet le contempla quelque temps avec l’œil trouble d’un homme ivre ; puis il se leva et se mit à marcher. Il allait d’un bout à l’autre de l’appartement, et de temps en temps s’arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit à marcher. Chaque fois qu’il passait devant sa table, l’arme brillante attirait son regard, sollicitait sa main ; mais il guettait la pendule et pensait : « J’ai encore le temps. »
La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfonça le canon dedans comme s’il eût voulu l’avaler. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, le doigt sur la gâchette, puis, brusquement secoué par un frisson d’horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.
Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant :
— Je ne peux pas. Je n’ose pas ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Comment faire pour avoir le courage de me tuer !
On frappait à la porte ; il se dressa, affolé. Un domestique disait :
— Le dîner de Monsieur est prêt.
Il répondit :
— C’est bien. Je descends.
Alors il ramassa l’arme, l’enferma de nouveau dans le tiroir, puis se regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.
Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le repas, qui ne veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle pendant qu’on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
Dès qu’il s’y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur lui-même, parcourant de l’œil tout l’appartement avec une angoisse d’épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu’il allait la voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu’il avait violée, puis étranglée.
Toutes les nuits, l’odieuse vision recommençait. C’était d’abord dans ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d’une machine à battre ou le passage lointain d’un train sur un pont. Il commençait alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il essayait de lire, il essayait de chanter ; c’était en vain ; sa pensée, malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus violentes de la première minute à la dernière.