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– Tu as d'étranges fréquentations !

– Tu me déposes devant sa propriété et je fais le reste à pied.

– Sûrement pas !

– Il ne tirera pas sur moi, crois-moi, j'ai plus peur du vol retour que de rencontrer cet homme.

L'échange d'arguments se poursuivit le temps de la promenade. Nous marchions le long des falaises, découvrant des petites criques sauvages. Keira s'enticha d'une loutre, l'animal n'était pas farouche et semblait même s'amuser de notre présence, nous suivant à quelques mètres de distance. À force de jouer, il nous entraîna pendant plus d'une heure ; le vent était glacial, mais il ne pleuvait pas et la marche était agréable. En route, nous avons rencontré un homme qui revenait de la pêche. Nous lui avons demandé notre chemin.

Son accent était encore pire que celui de nos hôtes.

– Où allez-vous ? grommela-t-il dans sa barbe.

– À Burravoe.

– C'est à une heure de marche, derrière vous, dit-il en s'éloignant.

Keira me laissa sur place et lui emboîta le pas.

– C'est une belle région, dit-elle en le rejoignant.

– Si on veut, répondit l'homme.

– Les hivers doivent être rudes, j'imagine, poursuivit-elle.

– Vous avez beaucoup d'autres conneries de ce genre à me dire ? Je dois aller préparer mon repas.

– Monsieur Thornsten ?

– Je connais personne de ce nom, dit l'homme en accélérant le pas.

– Il n'y a pas grand monde sur l'île, j'ai du mal à vous croire.

– Croyez ce que vous voulez et foutez-moi la paix. Vous vouliez que je vous indique votre chemin, vous êtes en train de lui tourner le dos, alors faites demi-tour et vous serez dans la bonne direction.

– Je suis archéologue. Nous sommes venus de loin pour vous rencontrer.

– Archéologue ou pas, ça m'est totalement égal, je vous ai dit que je ne connaissais pas votre Thornsten.

– Je vous demande juste de me consacrer quelques heures, j'ai lu vos travaux sur les grandes migrations du paléolithique et j'ai besoin de vos lumières.

L'homme s'immobilisa et toisa Keira.

– Vous avez la tête d'une emmerdeuse et j'ai pas envie qu'on m'emmerde.

– Et vous, vous avez la tête d'un type aigri et détestable.

– Je suis bien d'accord, répondit l'homme en souriant, raison de plus pour que ni vous ni moi ne fassions connaissance. En quelle langue je dois vous dire de me laisser tranquille ?

– Essayez le hollandais ! J'imagine que peu de gens dans le coin ont un accent comme le vôtre.

L'homme tourna le dos à Keira et s'en alla. Elle le suivit et le rattrapa aussitôt.

– Faites votre tête de mule, ça m'est bien égal, je vous suivrai jusque chez vous s'il le faut. Vous ferez quoi lorsque nous arriverons devant votre porte, vous me chasserez à coups de fusil ?

– C'est les fermiers de Burravoe qui vous ont raconté ça ? Ne croyez pas toutes les saloperies que vous entendrez sur l'île, les gens s'emmerdent ici, ils ne savent plus quoi inventer.

– La seule chose qui m'intéresse, continua-t-elle, c'est ce que vous avez à me dire, et rien d'autre.

Pour la première fois, l'homme sembla s'intéresser à moi. Il ignora momentanément Keira et fit un pas dans ma direction.

– Elle est toujours aussi chiante ou j'ai droit à un traitement de faveur ?

Je n'aurais pas formulé la chose ainsi, mais je me contentai d'un sourire et lui confirmai que Keira était d'une nature assez déterminée.

– Et vous, vous faites quoi dans la vie à part la suivre ?

– Je suis astrophysicien.

Son regard changea soudain, ses yeux d'un bleu profond s'ouvrirent un peu plus grands.

– J'aime bien ça, les étoiles, souffla-t-il, elles m'ont guidé autrefois...

Thornsten regarda le bout de ses chaussures et envoya un caillou valdinguer en l'air.

– J'imagine que vous devez les aimer vous aussi, si vous faites ce métier ? reprit-il.

– Je l'imagine, répondis-je.

– Suivez-moi, j'habite au bout du chemin. Je vous offre de quoi vous désaltérer, vous me parlez un peu du ciel et ensuite vous me laissez tranquille, marché conclu ?

Nous avons échangé une poignée de main qui valait bien une promesse.

Un tapis usé sur le sol en bois, un vieux fauteuil devant la cheminée, le long d'un mur deux bibliothèques croulant sous les livres et la poussière, dans un coin un lit en fer forgé recouvert d'un vieux patchwork, une lampe et une table de nuit, voilà de quoi était composée la pièce principale de cette humble demeure. Notre hôte nous installa autour de sa table de cuisine ; il nous offrit un café noir, dont l'amertume n'avait rien à envier à la couleur. Il alluma une cigarette en papier maïs et nous regarda fixement tous les deux.

– Qu'est-ce que vous êtes venus chercher exactement ? dit-il en soufflant l'allumette.

– Des informations sur les premières migrations humaines qui ont transité par le Grand Nord pour arriver jusqu'en Amérique.

– Ces flux migratoires sont très controversés, le peuplement du continent américain est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Mais tout cela est dans les livres, vous n'aviez pas besoin de vous déplacer.

– Croyez-vous possible, reprit Keira, qu'un groupe ait pu quitter le bassin méditerranéen pour gagner le détroit de Béring et la mer de Beaufort en passant par le Pôle ?

– Sacrée balade, ricana Thornsten. Selon vous, ils auraient fait le voyage en avion ?

– Ce n'est pas la peine de le prendre de haut, je vous demande juste de répondre à ma question.

– Et à quelle époque aurait eu lieu cette épopée, d'après vous ?

– Entre quatre et cinq mille ans avant notre ère.

– Jamais entendu parler d'une telle chose, pourquoi ce moment-là en particulier ?

– Parce que c'est celui qui m'intéresse.

– Les glaces étaient bien plus formées qu'elles ne le sont aujourd'hui et l'océan plus petit ; en se déplaçant au gré des saisons favorables, oui, cela aurait été possible. Maintenant, jouons cartes sur table, vous dites avoir lu mes travaux, je ne sais pas comment vous avez réussi ce prodige car j'ai très peu publié et vous êtes bien trop jeune pour avoir assisté à l'une des rares conférences que j'ai données sur ce sujet. Si vous vous êtes vraiment penchée sur mes écrits, vous venez de me poser une question dont vous connaissiez la réponse avant de venir, puisque ce sont précisément les théories que j'ai défendues. Elles m'ont valu d'être relégué au ban de la Société des archéologues ; alors à mon tour de vous poser deux questions. Qu'est-ce que vous êtes vraiment venus chercher chez moi et dans quel but ?

Keira avala sa tasse de café cul sec.

– D'accord, dit-elle, jouons cartes sur table. Je n'ai jamais rien lu de vous, j'ignorais encore l'existence de vos travaux la semaine dernière. C'est un ami professeur qui m'a recommandé de venir vous voir, me disant que vous pourriez me renseigner sur ces grandes migrations qui ne font pas l'unanimité chez nos confrères. Mais j'ai toujours cherché là où les autres avaient renoncé. Et, aujourd'hui, je cherche un passage par lequel des hommes auraient pu traverser le Grand Nord au IVe ou Ve millénaire.

– Pourquoi auraient-ils entrepris ce voyage ? demanda Thornsten. Qu'est-ce qui les aurait poussés à risquer leur vie ? C'est la question clé, jeune fille, lorsqu'on prétend s'intéresser aux migrations. L'homme ne migre que par nécessité, parce qu'il a faim ou soif, parce qu'il est persécuté, c'est son instinct de survie qui le pousse à se déplacer. Prenez votre exemple, vous avez quitté votre nid douillet pour venir dans cette vieille baraque parce que vous aviez besoin de quelque chose, non ?