– Moi aussi. Nous aurions dû lui poser la question.
– Je ne suis pas certain qu'il y aurait répondu.
Keira frissonna et vint se blottir contre moi. Je réfléchissais à sa question. J'avais beau revisiter sa conversation avec Thornsten, je ne revoyais pas en effet à quel moment elle avait parlé des peuples des Hypogées. Mais cette question ne semblait déjà plus la troubler, sa respiration était régulière, elle s'était endormie.
*
* *
Paris
Ivory se promenait sur la berge. Il repéra un banc près d'un grand saule et alla s'y asseoir. Une brise glaciale soufflait le long de la Seine. Le vieux professeur remonta le col de son manteau et se frictionna les bras. Son téléphone vibra dans sa poche, il avait guetté cet appel toute la soirée.
– C'est fait !
– Ils vous ont trouvé sans trop de difficultés ?
– Votre amie est peut-être la brillante archéologue dont vous m'avez vanté les mérites, mais avant que ces deux-là n'arrivent jusqu'à chez moi, on aurait pu voir venir la fin de l'hiver. J'ai fait en sorte de croiser leur route...
– Comment les choses se sont-elles déroulées ?
– Exactement comme vous me l'aviez demandé.
– Et vous croyez...
– Que je les ai convaincus ? Oui, je le pense.
– Je vous remercie, Thornsten.
– Pas de quoi, je considère que nous sommes quittes désormais.
– Je ne vous ai jamais dit que vous m'étiez redevable de quoi que ce soit.
– Vous m'avez sauvé la vie, Ivory. Je rêvais depuis longtemps de m'acquitter de cette dette envers vous. Mon existence n'a pas été drôle tous les jours dans cet exil forcé, mais elle aura été moins ennuyeuse qu'au cimetière.
– Allons, Thornsten, cela ne sert à rien de reparler de tout cela.
– Oh que si, et je n'en ai pas fini, vous allez m'écouter jusqu'au bout. Vous m'avez tiré des griffes de ces types qui voulaient ma peau quand j'ai trouvé ce maudit caillou en Amazonie. Vous m'avez sauvé d'un attentat à Genève, si vous ne m'aviez pas prévenu, si vous ne m'aviez pas donné les moyens de disparaître...
– Tout cela, c'est de la vieille histoire, l'interrompit Ivory d'une voix triste.
– Pas si vieille que cela ; sinon, vous ne m'auriez pas adressé vos deux brebis égarées pour que je les remette dans le droit chemin ; mais avez-vous pesé les risques que vous leur faites courir ? Vous les envoyez à l'abattoir et vous le savez très bien. Ceux qui se sont donné autant de mal pour essayer de me tuer feront de même avec eux s'ils s'approchent trop près du but. Vous avez fait de moi votre complice et depuis que je les ai laissés, j'ai le cœur à l'envers.
– Il ne leur arrivera rien, je vous l'assure, les temps ont changé.
– Ah oui, alors pourquoi je croupis encore ici ? Et quand vous aurez obtenu ce que vous voulez, eux aussi vous les aiderez à changer d'identité ? Eux aussi devront aller s'enterrer dans un trou perdu pour qu'on ne les retrouve jamais ? C'est ça votre plan ? Quoi que vous ayez fait pour moi dans le passé, nous sommes quittes, c'est tout ce que je voulais vous dire. Je ne vous dois plus rien.
Ivory entendit un déclic, Thornsten avait mis fin à leur conversation. Il soupira et jeta son téléphone dans la Seine.
*
* *
Londres
De retour à Londres, il nous fallut patienter quelques jours avant d'obtenir nos visas pour la Russie. Le chèque que les administrateurs m'avaient généreusement octroyé pour solde de tout compte avait le mérite de me permettre de continuer à financer ce voyage. Keira occupait l'essentiel de son temps à la grande bibliothèque de l'Académie ; grâce à Walter j'y avais conservé mes entrées. Mon travail consistant principalement à aller lui chercher dans les rayonnages les ouvrages qu'elle me réclamait et à aller les ranger à leur place quand elle n'en avait plus besoin, je commençais à sérieusement m'ennuyer. J'avais pris un après-midi de congé et m'étais installé devant mon ordinateur afin de reprendre contact avec deux amis chers auxquels je n'avais pas donné de nouvelles depuis longtemps. J'envoyai un courriel sous forme d'énigme à Erwan. Je savais que, lorsqu'il le découvrirait, la seule lecture de mon adresse lui ferait prononcer une bordée d'injures. Il refuserait probablement de me lire, mais avant que vienne le soir, la curiosité l'emporterait. Il rallumerait son écran, et serait forcé par sa nature à réfléchir à la question que je lui posais.
Aussitôt après avoir appuyé sur la touche « envoi » du clavier, je décrochai mon téléphone et appelai Martyn à l'observatoire de Jodrell.
Je fus surpris de la froideur de son accueil, sa façon de me parler ne lui ressemblait pas du tout. D'une voix à peine aimable, il me dit qu'il avait beaucoup de travail et il me raccrocha presque au nez. Cette conversation avortée me laissa une sale impression. Martyn et moi avions toujours entretenu des rapports cordiaux, souvent complices, et je ne pouvais comprendre son attitude. Peut-être avait-il des problèmes personnels qu'il ne voulait pas partager.
Vers 17 heures, j'avais traité mon courrier, payé mes factures en retard, déposé une boîte de chocolats à ma voisine pour la remercier des services qu'elle me rendait à longueur d'année, et je décidai d'aller faire un tour à l'épicerie qui se trouvait au coin de ma rue pour remplir le réfrigérateur.
Je me promenais à travers les rayons de la supérette quand le gérant s'approcha de moi, sous prétexte de venir regarnir une étagère de boîtes de conserve.
– Ne vous retournez pas tout de suite, il y a un type qui vous observe depuis le trottoir d'en face.
– Pardon ?
– Ce n'est pas la première fois, je l'avais déjà remarqué quand vous êtes venu la dernière fois. Je ne sais pas dans quel pétrin vous vous êtes fourré, mais fiez-vous à mon expérience, celui-là c'est du Canada Dry.
– Ce qui signifie ?
– Il a l'air d'un flic, le comportement d'un flic, mais ce n'en est pas un, croyez-moi, ce genre de type, c'est de la racaille pur jus.
– Comment pouvez-vous le savoir ?
– J'ai des cousins derrière les barreaux, rien de méchant, trafic de marchandises malencontreusement tombées du camion.
– Je pense que vous devez faire erreur, dis-je en regardant par-dessus son épaule.
– Comme vous voulez, mais, si vous changez d'avis, ma remise, au fond du magasin, est ouverte. Il y a une porte qui donne dans la cour. De là, vous pouvez passer par l'immeuble voisin et ressortir dans la rue de derrière.
– C'est très gentil à vous.
– Depuis le temps que vous faites vos courses ici..., ça m'ennuierait de perdre un client fidèle.
Le commerçant retourna derrière son comptoir. L'air de rien, je m'approchai d'un tourniquet près de la vitrine, y choisis un journal et en profitai pour jeter un œil vers la rue. Le patron du magasin n'avait pas tort, au volant d'une voiture garée le long du trottoir d'en face, un homme semblait bien me surveiller. Je décidai d'en avoir le cœur net. Je sortis et avançai droit vers lui. Alors que j'étais en train de traverser la chaussée, j'entendis rugir le moteur de sa berline qui démarra en trombe.
De l'autre côté de la rue, le patron de la supérette me regardait en haussant les épaules. Je retournai lui régler mes achats.
– Je dois avouer que c'est assez étrange, dis-je en lui tendant ma carte de crédit.
– Vous n'avez rien fait d'illégal ces derniers temps ? me demanda-t-il.
La question me parut assez incongrue, mais elle m'avait été posée avec une telle bienveillance que je ne m'en sentis nullement offusqué.
– Pas que je sache, non, répondis-je.
– Vous devriez laisser vos courses ici et foncer chez vous.