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– Ne sois pas idiot, rit Keira alors que je glissais mes mains derrière ses hanches. Il n'y a aucun livre sous mes fesses ! J'ai de bonnes raisons de connaître ma leçon par cœur, et il n'y a rien non plus entre mes seins, ça suffit, Adrian !

– Quelles raisons ?

– J'ai traversé une phase très mystique quand j'étais à la fac, j'étais très... chamanisée. Encens, pierres magnétiques, danses, extases, transes, enfin, une période de ma vie assez New Age si tu vois ce que je veux dire, et je t'interdis de te moquer. Adrian, arrête, tu me chatouilles, personne n'irait cacher un bouquin à cet endroit.

– Et comment allons-nous trouver un chamane ? dis-je en me redressant.

– Le premier gamin dans la rue te dira où vit le chamane du coin, fais-moi confiance. Quand j'avais vingt ans, j'aurais adoré faire ce voyage. Pour certains le paradis se trouvait à Katmandou, moi, c'était ici que je rêvais de venir.

– Vraiment ?

– Oui, vraiment ! Maintenant je n'ai rien contre le fait que tu approfondisses tes fouilles, mais alors retournons dans la cabine.

Je ne me le fis pas répéter. Au petit matin, j'avais inspecté très minutieusement le corps de Keira... je n'ai jamais trouvé la moindre antisèche sur elle !

*

*     *

Londres

Sir Ashton était installé à la table de la salle à manger, il lisait le journal du matin en prenant son thé. Son secrétaire particulier entra dans la pièce, lui présentant un téléphone portable sur un plateau en argent. Ashton prit l'appareil, écouta ce que son correspondant lui annonçait et reposa le téléphone sur le plateau. Le secrétaire aurait dû, selon l'usage, se retirer sur-le-champ, mais il semblait vouloir ajouter quelque chose et attendait que Sir Ashton s'adresse à lui.

– Quoi encore ? Puis-je prendre mon petit déjeuner sans être importuné ?

– Le chef de la sécurité souhaite s'entretenir avec vous dans les plus brefs délais, monsieur.

– Eh bien, qu'il vienne me voir cet après-midi.

– Il est dans le couloir, monsieur, il paraît que c'est urgent.

– Le chef de la sécurité est chez moi à 9 heures du matin, qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

– J'imagine, monsieur, qu'il préfère vous en parler lui-même, il n'a rien voulu me dire, hormis qu'il devait vous voir au plus vite.

– Alors faites-le entrer au lieu de bavasser, ce que c'est agaçant, et faites-nous servir un thé à bonne température, et non cette lavasse tiède à laquelle j'ai eu droit. Allez, dépêchez-vous puisque c'est urgent !

Le secrétaire se retira, laissant la place au chef de la sécurité.

– Que me voulez-vous ?

Le chef de la sécurité remit une enveloppe scellée à Sir Ashton. Il la décacheta et découvrit une série de photographies. Il reconnut Ivory, assis sur un banc dans le petit parc en face de sa maison.

– Qu'est-ce que cet imbécile fait là ? questionna Ashton en se rendant à la fenêtre.

– Elles ont été prises hier en fin d'après-midi, monsieur.

Ashton laissa tomber le rideau et se tourna vers le chef de la sécurité.

– Si ce vieux fou prend plaisir à nourrir les pigeons en face de chez moi, c'est son problème, j'espère que vous ne m'avez pas dérangé à cette heure matinale pour une raison aussi stupide.

– A priori, l'opération en Russie s'est achevée comme vous l'aviez demandé.

– Eh bien, pourquoi ne pas avoir commencé par cette excellente nouvelle ? Voulez-vous une tasse de thé ?

– Je vous remercie, monsieur, mais je dois me retirer, j'ai beaucoup à faire.

– Attendez une seconde, pourquoi avez-vous dit « a priori » ?

– Notre émissaire a dû quitter le train plus tôt que prévu ; il est cependant certain d'avoir mortellement atteint ses deux cibles.

– Alors vous pouvez disposer.

*

*     *

Irkoutsk

Nous n'étions pas mécontents d'abandonner le Transsibérien. Hormis cette dernière nuit passée à bord, nous n'en garderions pas de très bons souvenirs. En traversant la gare, je regardai attentivement autour de nous, rien ne semblait suspect. Keira repéra un jeune garçon qui vendait des cigarettes à la sauvette. Elle lui proposa dix dollars en échange d'un petit service : nous conduire chez le chamane. Le garçon ne comprenait pas un mot de ce que Keira lui demandait, mais il nous amena jusqu'à sa maison. Son père possédait un petit atelier de tannerie dans une ruelle de la vieille ville.

Je fus frappé par la diversité ethnique de l'endroit. Une multitude de communautés se côtoyaient dans la plus parfaite harmonie. Irkoutsk, ville au passé singulier avec ses vieilles maisons de bois qui penchent et s'enfoncent dans la terre avant de mourir faute d'entretien, Irkoutsk et son vieux tram sans station, qui s'arrête au milieu de la rue, Irkoutsk et ses vieilles Bouriates avec leur éternel fichu de laine noué au menton, leur cabas autour du bras... Ici, chaque vallée et chaque montagne a son esprit, on vénère le ciel et avant de boire de l'alcool on en verse quelque gouttes sur la table pour trinquer avec les dieux. Le tanneur nous accueillit dans sa modeste demeure. Dans un anglais rudimentaire il nous expliqua que sa famille vivait là depuis trois siècles. Son grand-père était pelletier à l'époque où les Bouriates négociaient encore des fourrures dans les comptoirs marchands de la ville, mais tout cela appartenait au passé, un passé révolu. Désormais, zibelines, hermines, loutres et renards avaient disparu, le petit atelier situé à quelques pas de la chapelle de Saint-Paraskeva ne produisait plus que des cartables en cuir qui se vendaient difficilement au bazar voisin. Keira demanda à notre hôte s'il connaissait un moyen d'obtenir une audience auprès d'un chamane. Le meilleur selon lui se trouvait à Listvianka, une petite ville au bord du lac Baïkal. Un minibus nous permettrait de nous y rendre à moindres frais. Les taxis étaient hors de prix, nous dit-il, et guère plus confortables. Il nous offrit un repas ; il n'est, en ces terres souvent meurtries par la folle oppression des uns, qu'une seule loi, celle de l'hospitalité. Une viande maigre bouillie, quelques pommes de terre, un thé au beurre et une tranche de pain. Ce déjeuner d'hiver dans l'atelier d'un tanneur à Irkoutsk, je m'en souviens encore.

Keira avait apprivoisé l'enfant, ensemble ils jouaient à répéter des mots qui leur étaient à chacun inconnus, en anglais ou en russe, et ils riaient sous le regard attendri de l'artisan. Au début de l'après-midi, le garçon nous conduisit jusqu'à l'arrêt de l'autocar. Keira voulut lui remettre les dollars promis mais il les refusa. Alors elle dénoua son écharpe et la lui offrit. Il l'enroula autour de son cou et partit en courant. Au bout de la rue, il se retourna et agita l'étoffe en signe d'au revoir. Je savais bien à ce moment que Keira avait le cœur lourd, combien Harry lui manquait, je devinais qu'elle revoyait ses yeux dans le regard de chaque enfant que nous croisions en route. Je la pris dans mes bras, mes gestes étaient maladroits mais elle posa sa tête sur mon épaule. Je sentis sa tristesse et lui rappelai à l'oreille la promesse que je lui avais faite. Nous retournerions dans la vallée de l'Omo et, quel que soit le temps que cela nous prendrait, elle reverrait Harry.

Le minibus longeait la rivière, bordant des paysages de steppes. Des femmes marchaient au bord de la route, portant leurs enfants endormis dans leurs bras. Au cours du voyage, Keira m'en apprit un peu plus sur les chamanes et la visite qui nous attendait.

– Le chamane est un guérisseur, un sorcier, un prêtre, un magicien, un devin, voire un possédé. Il est chargé de traiter certaines maladies, de faire venir le gibier ou faire tomber la pluie, parfois même de retrouver un objet perdu.