Keira et moi quittâmes Ivory pour rejoindre notre chambre.
– Comment savais-tu tout ça au sujet de ce Habermel ? me demanda Keira dans l'ascenseur.
– J'ai potassé un livre acheté chez un antiquaire du Marais.
– Quand cela ?
– Le jour où tu m'as si élégamment abandonné pour passer une soirée avec ton Max et que j'ai dormi à l'hôtel, tu te souviens ? J'ai eu toute la nuit pour le lire !
Un taxi nous déposa tous les quatre dans une ruelle de la vieille ville. Au fond d'une impasse se trouvait un magasin d'horlogerie... Une grande verrière entourait l'atelier. De la cour, nous pouvions voir un vieil homme penché sur son établi, travaillant à la réparation d'une pendule. Le mécanisme qu'il assemblait avec une extrême minutie se composait d'une quantité impressionnante de pièces minuscules, parfaitement ordonnées devant lui. Lorsque nous poussâmes la porte une clochette tinta. L'homme releva la tête. Il portait de surprenantes lunettes qui lui grossissaient les yeux et lui donnaient l'air d'un étrange animal. L'endroit sentait le vieux bois et la poussière.
– Que puis-je faire pour vous ? nous demanda-t-il.
Wim expliqua que nous cherchions à faire fabriquer une pièce pour compléter un appareil très ancien.
– Quel genre de pièce ? demanda l'homme en ôtant ses drôles de lunettes.
– Un cercle, en laiton ou en cuivre, répondis-je.
L'homme se retourna et s'adressa à moi dans un anglais teinté d'accent germanique.
– Quel diamètre ?
– Je ne peux pas vous répondre avec précision.
– Pouvez-vous me montrer cet appareil ancien que vous souhaitez réparer ?
Keira s'avança près de l'établi, l'homme leva les bras au ciel en s'exclamant :
– Pas par là, malheureuse, vous allez tout déranger. Suivez-moi près de cette table, par ici, dit-il en désignant le centre de l'atelier.
Je n'avais jamais vu autant d'instruments d'astronomie. Mon antiquaire du Marais en aurait blêmi de jalousie. Astrolabes, sphères, théodolites, sextants reposaient sur des étagères, attendant de retrouver leur jeunesse d'antan.
Keira posa les trois fragments sur la table désignée par le vieil artisan, elle les assembla et recula d'un pas.
– Quel étrange appareil, dit le vieil homme. À quoi sert-il ?
– C'est un genre d'astrolabe, dis-je en m'avançant.
– De cette couleur et dans cette matière ? Je n'en ai jamais vu de semblable. On dirait presque de l'onyx, mais ce n'en est visiblement pas. Qui l'aurait fabriqué ?
– Nous n'en savons rien.
– Vous êtes de drôles de clients, vous ne savez pas qui l'a fabriqué, vous ne savez pas de quoi il est fait, vous ignorez même à quoi il sert mais vous voulez le réparer... comment réparer quelque chose si on ne sait pas comment cela marche ?
– Nous voulons le compléter, dit Keira. Si vous le regardez de près, vous constaterez qu'il y a une rainure sur la tranche de chacun des morceaux, nous sommes certains qu'un cerclage s'y insérait, probablement un alliage conducteur qui sertissait l'ensemble.
– Peut-être, dit l'homme, dont la curiosité semblait être piquée. Voyons, voyons, dit-il en relevant la tête.
Une multitude d'outils se balançaient au bout de longues ficelles pendues depuis le plafond.
– Je ne sais plus où mettre les choses ici, alors il faut bien innover, tiens, voilà justement ce que je cherchais !
L'artisan s'empara d'un long compas aux branches télescopiques reliées par un arc gradué. Il remit ses lunettes et se pencha à nouveau sur nos fragments.
– Comme c'est amusant, dit-il.
– Quoi donc ? demanda Keira.
– Le diamètre est de 31,4115 centimètres.
– Qu'y a-t-il de si amusant à cela ? demanda-t-elle.
– C'est exactement la valeur du nombre p, multiplié par dix. Pi est un nombre transcendant, vous ne l'ignoriez pas ? demanda le vieil horloger. Il est le rapport constant entre l'aire d'un disque et le carré de son rayon ou, si vous préférez, entre la circonférence d'un cercle et son rayon.
– J'ai dû sécher les cours le jour où l'on nous a appris ça, avoua Keira.
– Ce n'est pas très grave, dit l'horloger, mais je n'avais encore jamais vu d'instrument qui fasse si précisément ce diamètre. C'est très ingénieux. Vous n'avez pas la moindre idée de son utilité ?
– Non ! répondis-je pour réfréner les élans de sincérité auxquels Keira m'avait habitué.
– Fabriquer un cerclage n'est pas très compliqué, je devrais pouvoir réaliser ce travail pour disons deux cents florins, ce qui représente...
L'homme ouvrit un tiroir et en sortit une calculette.
– ... quatre-vingt-dix euros, pardonnez-moi, je n'arrive toujours pas à m'habituer à cette nouvelle monnaie.
– Quand sera-t-il prêt ? demandai-je.
– Il faut que je termine de remonter l'horloge sur laquelle je travaillais quand vous êtes arrivés. Elle doit retrouver sa place sur le frontispice d'une église et le curé m'appelle presque tous les jours pour savoir où j'en suis. J'ai aussi trois montres anciennes à réparer, je pourrais me pencher sur votre objet à la fin du mois, cela vous irait-il ?
– Mille florins si vous vous y mettez tout de suite ! dit Ivory.
– Vous êtes si pressé que cela ? demanda l'artisan.
– Plus encore, répondit Ivory, je double la somme si le cerclage est prêt ce soir !
– Non, répondit l'horloger, mille florins suffisent amplement, et puis j'ai tant de retard sur le reste qu'un jour de plus ou de moins... Revenez vers 18 heures.
– Nous préférerions attendre ici, vous n'y voyez pas d'inconvénient ?
– Ma foi, si vous ne me dérangez pas dans mon travail, pourquoi pas. Après tout, un peu de compagnie ne peut pas me faire de mal.
Le vieil artisan se mit aussitôt à l'ouvrage. Il ouvrit ses tiroirs l'un après l'autre et choisit une tige de laiton qui sembla lui convenir. Il l'étudia attentivement, compara sa largeur à l'épaisseur de la tranche des fragments et nous annonça qu'elle devrait faire l'affaire. Il posa la tige sur son établi et commença à la façonner. À l'aide d'une roulette il creusa un sillon sur une face et, lorsqu'il retourna la tige, il nous présenta la nervure qui s'était formée de l'autre côté. Nous étions tous les trois fascinés par sa dextérité. L'artisan vérifia qu'elle s'ajustait bien dans la rainure des fragments, repassa la roulette, allant et venant pour approfondir son trait, et décrocha un gabarit qui pendait au bout d'une chaîne. À l'aide d'un tout petit marteau, il commença à courber la tige de laiton autour du galbe.
– Vous êtes vraiment le descendant d'Habermel ? demanda Keira.
L'homme releva la tête et sourit à Keira.
– Cela change-t-il quelque chose ? questionna-t-il.
– Non, mais tous ces anciens appareils dans votre atelier...
– Vous devriez me laisser travailler si vous voulez que je termine votre cerclage. Nous aurons tout le loisir de parler de mes ancêtres plus tard.
Nous restâmes dans un coin, sans dire un mot, nous contentant d'observer cet artisan dont l'habileté nous émerveillait. Il resta penché deux heures durant sur son établi, les outils s'agitaient dans ses mains avec autant de précision que s'il s'était agi d'instruments de chirurgie. Soudain, l'artisan fit pivoter son tabouret et se tourna vers nous.
– Je crois que nous y sommes, dit-il. Voulez-vous vous rapprocher ?
Nous nous penchâmes sur son établi ; le cercle était parfait, il le polit sur une brosse métallique qu'entraînait un tour pourvu d'un petit moteur et l'essuya ensuite avec un chiffon doux.