Lorsque l’on eut servi le café, Antoine demanda si l’on avait besoin de lui et s’il pouvait être d’une quelconque utilité. Orchidée refusa d’un sourire un peu las.
— La meilleure chose, dit le peintre en se levant, c’est de vous reposer. Vous en avez grand besoin toutes deux mais, si vous allez demain chez le notaire, voulez-vous que je vous accompagne ?
— Je vous remercie, Antoine, c’est inutile. Je saurai fort bien y aller seule, dit la jeune femme en tendant une main sur laquelle il s’inclina presque inconsciemment avec l’impression désagréable que la souriante épouse d’Édouard était à jamais disparue. Restait en face de lui une femme de sang impérial décidée apparemment à rétablir les distances. Il était impossible de lire quoi que ce soit sur ce visage lisse dont les yeux tout à coup lui paraissaient plus obliques et le sourire plus hermétique… Cependant, avant de se retirer, il ne put retenir un dernier conseil :
— Ne faites rien que vous pourriez regretter plus tard. Réfléchissez avant de vous lancer dans des aventures peut-être dangereuses ! Et, je vous en prie, appelez-moi si vous avez besoin d’un ami !
— J’y penserai. Merci Antoine.
Il fallut bien se contenter de cela mais, en regagnant l’escalier, le peintre se sentait mécontent, voire inquiet. Cette idiote voulait se lancer en aveugle contre des gens qui, certainement, n’hésiteraient pas à la supprimer. L’entretien qu’il avait eu tout à l’heure avec le commissaire Langevin n’était pas fait pour le rassurer. En effet, le policier ne lui cacha pas qu’un léger doute subsistait dans son esprit touchant la mort d’Édouard et que si la jeune femme, étant à Marseille, n’avait pu tuer Lucien Mouret, ce pouvait très bien être l’œuvre de complices… La réapparition de Pivoine tombait un peu trop bien à son avis et, au fond, rien ne disait que les deux anciennes « Lanternes rouges », secrètement réconciliées, n’étaient pas de connivence.
Naturellement Antoine s’était élevé violemment contre ce genre d’insinuation. L’amour qu’Orchidée portait à son mari ne faisait aucun doute pour lui et, en sauvant miss Forbes durant le siège, elle s’était rangée résolument du côté de l’Occident…
— Vous en êtes bien certain ? fit alors le policier. L’âme de ces Asiatiques est impénétrable et leur patience infinie. Là-bas, en Chine, la vieille Ts’eu-hi, pour conserver ses palais et ses richesses, s’efforce de sourire à ses vainqueurs de la veille. Elle déclare vouloir ouvrir l’Empire au progrès et, même, elle encourage les jeunes à s’en aller en Amérique, au Japon, en Angleterre ou en France, mais il faudrait être fou pour croire qu’elle nous aime. Et si Mme Blanchard est sortie de chez moi libre comme l’air, blanchie totalement en apparence, c’est uniquement parce que je compte un peu sur elle pour faire sortir de son trou le reste de la bande.
— C’est répugnant ! Vous rendez-vous compte que vous allez la mettre en danger et lui faire jouer le rôle de la chèvre ?
— Elle sera surveillée, donc protégée. Quant à vous, je vous conseille de vous taire et de me laisser agir. Je veux l’assassin d’Édouard Blanchard et celui de Lucien Mouret…
Antoine dut engager sa parole d’honneur. Il comprenait d’ailleurs le point de vue de Langevin qui, en temps normal, éprouvait déjà suffisamment de difficultés à venir à bout des criminels occidentaux et qui se trouvait affronté à l’âme extrême-orientale sans aucune préparation préalable. On ne pouvait se jeter à la traverse de ses plans sans risquer de causer de graves dommages mais il se promit tout de même de veiller discrètement sur Orchidée.
Son humeur, déjà sombre lorsqu’il rentra chez lui rue de Thorigny, devint franchement noire quand Anselme lui annonça que le colonel Guérard, pour lequel il exerçait ses talents de courrier confidentiel et d’agent secret, ne cessait de l’appeler depuis neuf heures du matin :
— Le dernier coup de téléphone était franchement désagréable, apprécia le fidèle serviteur, mais le discours du colonel, bien que légèrement asthmatique, a été extrêmement efficace. Il paraîtrait que Monsieur soit sur le point d’être arrêté pour abandon de poste.
— Miséricorde ! soupira Antoine. Il ne me manquait plus que lui ! J’avoue que je l’avais complètement oublié…
— Monsieur semblait si absorbé que je ne me serais pas permis de troubler ses méditations mais, si je peux me permettre, voilà trois jours que le colonel attend Monsieur.
— Un peu long, hein ?… Bon, eh bien j’y vais, sinon il est capable de s’amener ici avec deux troufions et une paire de menottes. Ah ! pendant que j’y pense ! M. Lartigue vient dîner ce soir, alors trouvez-nous quelque chose à manger…
— … qui aille avec le Bâtard-Montrachet qu’affectionne M. Lartigue. Que Monsieur aille en paix, tout sera parfait !
Néanmoins, lorsque, le soir venu, il prit place en face de son ami de part et d’autre d’un pâté en croûte sculpté comme un lutrin d’église, Antoine se sentait encore plus mal à l’aise qu’avant sa visite boulevard Saint-Germain. Ce qui n’échappa pas à l’œil vif de son invité :
— Ça n’a pas l’air d’aller ? Tu as des soucis ?
— Plutôt, oui… il faut que tu me rendes un grand service.
— Encore ? Tu as de la chance d’avoir une aussi bonne cave, sinon je filerais sans demander mon reste. Est-ce que tu te rends compte que, depuis ce matin, tu n’arrêtes pas de me demander des services ? Alors que je te n’ai pas vu depuis des mois !
— Quand on aime on ne compte pas ! Et il s’agit de Mme Blanchard…
— Ça change tout ! fit Lartigue occupé à mirer dans la lumière la robe à peine dorée de son bourgogne. Je suis tout ouïe !
— Je vais t’apprendre ce que je sais mais, bien sûr, pas question d’en faire passer une ligne dans ton canard avant que je ne te le dise. En échange je voudrais que tu la surveilles un peu. Je suis persuadé qu’elle est en danger et je suis obligé de quitter Paris demain.
— Encore ? Mais tu ne tiens pas en place ! Et où vas-tu cette fois ?
— Madrid ! Portraiturer l’infante Maria-Térésa pour faire plaisir à son frère le roi Alphonse XIII. Une commande urgente de notre gouvernement qui veut faire l’aimable !
— Incroyable cette passion des républicains pour les têtes couronnées ! Nos gouvernants ne sont jamais si heureux que lorsqu’ils peuvent se pavaner dans une calèche découverte à côté du chapeau à plumes d’une reine ou des grands cordons d’un roi. En tout cas, il n’y a pas de quoi faire une tête pareille : ça devrait tout de même te rapporter quelque chose ?
— Il ne manquerait plus que ça ! Alors, tu acceptes ?
— Cette question ! Raconte ton histoire, mon fils !
Antoine parla longtemps, ce qui permit au journaliste de manger les trois quarts du pâté de gélinotte et de vider une première bouteille, mais l’œil attentif qu’il tenait fixé sur son ami disait combien il était intéressé.
— Je ferai de mon mieux ! conclut-il quand Antoine entreprit de se nourrir à son tour. Dans un sens cela me sera plus facile qu’à toi puisqu’elle ne me connaît pas.
— Méfie-toi ! Elle t’a déjà remarqué dans le hall de l’hôtel et je crains que tu ne sois inoubliable.