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C’était un fiacre qui, au petit trot, se dirigeait vers la cour de la gare pour y attendre le prochain train. Orchidée fonçait droit devant elle et ce fut bien grâce à la maîtrise et à l’habileté du cocher qu’elle évita d’être foulée aux pieds par le cheval.

— Qu’est-ce qui m’a fichu une abrutie pareille ! hurla-t-il tandis qu’Orchidée, comprenant qu’elle venait d’échapper à un autre danger, s’arrêtait :

— Vous êtes libre ? demanda-t-elle un rien essoufflée.

Sidéré par un pareil sang-froid, l’automédon la considéra avec des yeux ronds :

— Ben… vous manquez pas de culot, vous ! J’ai failli vous tuer et…

Sans attendre la réponse, elle ouvrit la portière et, constatant qu’il n’y avait personne, elle grimpa et se laissa tomber sur les coussins cependant que le cocher se retournait :

— Et où c’est qu’vous prétendez aller comme ça ?

— Avenue Velazquez ! Mais faites vite, je vous en prie… tout au moins pour partir d’ici… Vous serez bien payé.

Sur le trottoir, en effet, ses assaillants reprenaient peu à peu leur souffle et leurs esprits avec l’aide de celui qui attendait sur le siège de la voiture mais, toujours avec la même adresse, le cocher d’Orchidée opérait un demi-tour de grand style et repartait le long des quais à vive allure en direction du boulevard Saint-Germain, cependant que la jeune femme laissait se calmer les battements accélérés de son cœur. Pour une belle peur c’était une belle peur !

D’où pouvaient bien sortir les bandits qui l’avaient attaquée ? S’il s’agissait d’Asiatiques elle n’eût pas hésité un instant sur l’identité de la personne qui les dirigeait : Pivoine, bien sûr ! Mais c’étaient des Blancs et leur accent rappelait celui que l’on entendait dans le midi de la France. Alors, à qui obéissaient-ils ?… D’autre part, fallait-il rapprocher cette attaque de celle dont venait d’être victime son ancienne cuisinière ? Là, c’était une vieille dame mais apparemment tout aussi européenne que les deux assassins en puissance. Et soudain lui revint en mémoire ce qu’elle avait entendu chez Langevin ; dans la nuit de la mort d’Édouard, une servante du voisinage, tenue éveillée par une rage de dents, avait aperçu deux hommes qui le faisaient rentrer dans sa maison en le portant presque, deux hommes assez cruels pour le bâillonner. Se pouvait-il que ce fussent les mêmes ?

Les idées se bousculaient un peu dans l’esprit de la jeune femme. Il y avait d’abord les dernières paroles de Gertrude : qui était ce « lui » qui aurait tout ? Quelqu’un qu’elle et son époux devaient aimer assez pour lui sacrifier allègrement Édouard d’abord et ensuite sa femme en l’accusant formellement du meurtre…

La première réponse qui venait à l’esprit était presque trop facile : le frère, bien sûr, cet Étienne Blanchard entr’aperçu à l’église. Les Mouret étaient sans doute d’anciens serviteurs de la famille, tout dévoués au fils d’Adélaïde ? Mais il pouvait aussi s’agir de quelqu’un d’autre, quelqu’un de riche qui les aurait payés pour mentir et qui haïssait suffisamment Édouard pour vouloir sa mort. Et, après tout, ce quelqu’un était peut-être Pivoine ou l’un de ses complices ?… Oui mais alors pourquoi aurait-elle torturé Lucien puisque d’après le commissaire ce massacre était son œuvre ? Pour lui faire avouer quoi ?

Tout cela constituait un imbroglio dans lequel Orchidée, elle se l’avouait volontiers, éprouvait quelque peine à se retrouver. D’autant qu’en dépit du temps passé chez eux, une Mandchoue ne pouvait posséder que des données fort vagues sur le déterminisme psychologique des gens d’Occident.

Aussi, rentrée chez elle où Louisette faisait cuire du chou dont les effluves envahissaient tout l’appartement, son premier mouvement la conduisit-il à décrocher le téléphone afin d’avertir la police de l’agression dont elle venait d’être victime, mais elle reposa l’appareil presque aussitôt. D’abord le commissaire Langevin n’était sans doute pas encore rentré de l’hôpital où Pinson l’avait appelé et, ensuite, elle n’était pas tout à fait sûre de souhaiter vraiment le mettre au courant. Une maxime du grand Confucius venait de lui traverser l’esprit : « Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres. Ainsi beaucoup d’ennuis te seront épargnés… »

Avec ses seules forces, elle avait pu mettre momentanément hors de combat deux grosses brutes. Il était tentant pour une femme de sa vaillance de continuer seule le combat… À tout le moins cela méritait réflexion…

Regagnant sa chambre, elle se déshabilla pour enfiler l’une de ses robes mandchoues, se lava les mains afin de les purifier, puis alla ouvrir un cabinet de laque incrusté de pierres dures dont son époux lui avait fait présent. Les portes en s’ouvrant découvrirent, entre de petits tiroirs, une sorte de niche qu’occupait sa statue de Kwan-Yin en jade vert devant laquelle était posée une coupelle de bronze.

D’un des tiroirs, Orchidée tira quelques bâtonnets d’encens, les alluma puis, les gardant entre ses mains, s’agenouilla sur un gros coussin tiré devant l’effigie de la déesse de la Miséricorde. Et, tandis que la fumée odorante s’envolait en volutes bleues qui combattaient victorieusement l’odeur de soupe au chou, elle adressa une fervente prière à celle dont elle n’avait jamais cessé d’être la fidèle, lui demandant d’éclairer son jugement et de l’aider au milieu des embûches que ses ennemis, connus ou inconnus, dressaient devant ses pas :

« Viens à mon secours, ô déesse toute pure ! Dicte-moi ma conduite et permets que je puisse retourner chez moi la tête haute après avoir confondu et anéanti ceux qui prétendent s’opposer à moi sur le chemin du plus impérieux des devoirs. J’aimais mon époux. On me l’a tué. Aussi, avant de pouvoir contempler à nouveau et d’un cœur apaisé la terre sacrée de mes ancêtres, je te demande ton aide… »

Elle pria longtemps et longtemps brûlèrent les bâtonnets, au point qu’entrant dans la chambre après avoir frappé sans qu’on l’eût entendue, Louisette, croyant à un début d’incendie, se précipita sur une fenêtre pour aérer.

— Perdez-vous la tête ? s’écria Orchidée fort mécontente d’être dérangée. Qui vous a permis d’entrer ainsi sans prévenir ?

— J’ai « gratté », protesta la petite devenue toute rouge, mais Madame n’a pas répondu. Et puis j’ai senti c’t’odeur de fumée et j’ai cru que Madame était malade…

Orchidée alla fermer la fenêtre à l’espagnolette afin de laisser le nuage, tout de même assez épais, se dissiper un peu sans trop refroidir la pièce, puis sourit à sa nouvelle bonne :

— Ce n’est pas grave et vous avez cru bien faire. Que vouliez-vous ?

— Il y a là un monsieur de la police. Madame n’a pas dû non plus l’entendre sonner. Il est au salon. Qu’est-ce que j’en fais ?

— Laissez-le où il est et dites-lui que je viens tout de suite.