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Coulée dans une robe de dentelle blanche qui soulignait les lignes de son corps élégant, des étoiles de diamant au corsage, aux oreilles et dans ses cheveux noirs coiffés bas, Orchidée fit d’autant plus sensation qu’au milieu de décolletés vertigineux, sa robe ne montrait sa peau que par transparence et, couvrant ses bras et son long cou, ne laissait à nu que la fleur délicate de son visage. Derrière elle l’immense Grigori faisait figure de chevalier d’une grande reine et ce fut sous le feu d’une centaine de regards qu’ils gagnèrent leur table près d’une des baies.

Chemin faisant, le prince adressa quelques saluts sans s’arrêter pour ne pas mettre sa compagne dans l’embarras mais, une fois assis, son regard bleu, extraordinairement clair et paisible ce soir, fit le tour de l’assistance. Grâce à lui, Orchidée sut qu’il y avait là un grand-duc russe, la duchesse de Marlborough, le pianiste polonais Paderewski, l’Américain Pierpont Morgan, le maharajah de Pudukota déjà rencontré à l’hôtel mais qui arborait cette fois un turban neigeux piqué d’une émeraude grosse comme un petit œuf de poule, la belle Gaby Deslys sous une parure de perles noires sans rivales, le prince autrichien Kevenhüller, et un petit jeune homme brun, au visage rond, à la moustache frisée dont l’habit, coupé à Londres, n’indiquait nullement qu’il était l’Aga Khan III, descendant du Prophète.

D’autres noms, moins illustres, venaient tout naturellement aux lèvres de Grigori. Il se révélait un conteur aimable, indulgent et très intéressant, surtout quand, ayant épuisé les plaisirs de l’assistance et tandis que tous deux dégustaient langoustes et palourdes farcies, il évoqua pour sa belle compagne les rives de la Volga et de la mer Caspienne où se situait son immense domaine, les steppes fleuries d’iris au printemps sous le vol des canards sauvages venus nicher dans les roseaux du fleuve presque au pied des antiques murailles du château gardées jour et nuit par des Tcherkesses en armes.

En l’écoutant, Orchidée pensait que l’amour faisait bien mal les choses ! Cet homme pouvait offrir à une femme tout ce dont elle rêvait, il était jeune et d’une certaine façon séduisant ; son nom et sa fortune suffisaient pour lui permettre de briguer la main d’une princesse royale et cependant il brûlait de passion pour une petite théâtreuse née sur le vieux port de Nice et qui, très certainement, s’ennuierait à mourir dans les splendeurs quasi sauvages que son amoureux décrivait. Lorsque l’on a l’habitude d’une vie joyeuse menée sous le ciel de Paris et même si l’on dépose à vos pieds des trésors, il doit être lassant de plonger à longueur de journée ses mains dans les pierreries et de chercher à inventer de nouvelles parures.

À ce point de ses réflexions, Orchidée se surprit elle-même. Au fond, cette vie telle qu’elle l’imaginait était à peu près celle des nobles dames de son propre pays et des concubines impériales ou princières. Elle aurait même dû être la sienne. D’où venait, tout à coup, qu’elle pouvait comprendre les aspirations et les réactions d’une jeune femme placée par la naissance à des années-lumière d’elle-même ? L’amour d’un Européen, la magie de Paris, ses outrances, ses folies, ses crimes et ses excès mais aussi son magnétisme, son charme et ses sortilèges possédaient-ils le pouvoir de changer une âme, de l’amener à devenir leur complice ? Et comment parvenir à le faire comprendre à un amoureux capable néanmoins d’évoquer sa terre natale avec une si poignante ferveur ? D’ailleurs en avait-elle réellement envie ? C’est tellement vain et tellement stupide de vouloir se mêler à tout prix des affaires des autres ! Tout ce qu’il lui était possible de faire, ce soir, c’était écouter, sourire et offrir à cet écorché vif la détente d’une soirée pleine de chaleur amicale. N’était-elle pas elle-même tout à fait incapable de « délabyrinther » ses sentiments ainsi que le disait une fieffée coquette dans une admirable pièce de M. Edmond Rostand dont elle avait oublié le titre[5].

Les choses allaient au mieux et la soirée promettait d’être une réussite quand soudain tout bascula dans le bruit et la fureur.

Tournant le dos à l’entrée du restaurant, elle ne comprit pas d’abord pourquoi Kholanchine s’arrêtait brusquement de parler et se figeait tandis que son œil devenait glauque et qu’une bouffée de chaleur montait de son faux-col à son visage. Une de ces prémonitions qui vous font couler dans le dos un petit ruisseau glacé lui tourna la tête et elle vit, drapée dans un fabuleux métrage de satin rose dragée dont la large ceinture ne faisait que souligner la quasi-nudité des seins et des épaules sous une cascade de diamants, la blonde Lydia d’Auvray, maniant un éventail de plumes assorties et qui venait de faire une entrée sensationnelle suivie d’un jeune homme brun, grand et mince dont le visage étroit et le profil nettement découpé n’étaient pas inconnus d’Orchidée. Sans l’épaisse moustache noire, il lui parut même qu’elle eût pu mettre immédiatement un nom sur cette figure… Et soudain la lumière se fit : cet élégant dîneur ressemblait curieusement à l’homme qu’au jour des funérailles d’Édouard elle avait pu dévisager à l’abri du voile de crêpe tombant de son chapeau… son beau-frère, Étienne Blanchard en personne, ou alors son sosie.

Elle n’eut pas le temps de se poser beaucoup de questions. Déjà Grigori, oubliant totalement sa présence, quittait la table et s’avançait vers le couple. Lydia qui faisait un petit signe d’amitié au chef d’orchestre le vit trop tard. Déjà, il la saisissait par le poignet et cherchait à l’entraîner vers la sortie… Lydia, alors, poussa une sorte de hennissement qui fit que tout le monde se retourna en pensant qu’un cheval venait d’entrer dans le restaurant. L’illusion fut courte car tout de suite elle se mit à se débattre en poussant des cris perçants. Son compagnon tenta courageusement de l’arracher à son ravisseur et n’en fût sans doute pas venu à bout si le maître d’hôtel, affolé, n’avait volé à son secours flanqué de deux serveurs, que rejoignit le directeur en personne.

Un instant la bataille fit rage non sans provoquer la déroute d’un sublime plat de canard à l’orange qu’un chef de rang apportait majestueusement en l’élevant à deux mains, comme un évêque son ostensoir, à la table du maharajah de Pudukota. Le canard partit dans une direction, les oranges dans une autre, sans causer beaucoup de dommages sinon au tapis, à la seule exception d’une mince rondelle de fruit enrobée de sauce qui vint se loger douillettement entre les seins rebondis de l’épouse d’un banquier belge.

M. Negresco s’efforçait de pousser les perturbateurs vers la sortie. Orchidée, se voyant mal achever de dîner seule après un pareil esclandre, se levait de table aussi bien pour sortir que pour voir la scène de plus près quand son voisin, un homme d’une cinquantaine d’années portant monocle, moustache en brosse et cheveux poivre et sel qui dînait seul, se précipita pour écarter sa chaise et lui offrir son bras en se présentant brièvement dans un excellent français tout juste teinté d’accent britannique :

— Lord Sherwood, Madame ! Voulez-vous me permettre de vous reconduire ? Il est inadmissible que vous quittiez seule cette maison.