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Un seul regret me tenaillait: j'avais laissé ma veste de cuir dans le cantonnement et, sans elle, je me sentais assez seul. Je supporte mal la solitude et je m'étais profondément lié avec ma veste de cuir. Ainsi que je l'ai dit, je m'attache facilement. C'était la seule ombre au tableau. Je m'accrochai à mon cigare, mais les cigares ne durent qu'un temps et le mien semblait se consumer particulièrement vite dans la sécheresse de l'air africain et allait me laisser seul d'un moment à l'autre.

Tout en fumant ainsi mon voltigeur, je fis mes plans. Les patrouilles militaires allaient sûrement parcourir toute la ville à ma recherche et il me fallait donc éviter à tout prix les endroits où mon uniforme se détacherait un peu trop sur le fond indigène. La meilleure solution, me semblait-il, était de demeurer caché pendant quelques jours, et ensuite, d'aller à Casa et d'essayer de m'embarquer sur un bateau en partance. On disait que les forces polonaises étaient évacuées sur l'Angleterre avec l'accord du Gouvernement et que les bateaux anglais venaient les prendre dans les ports. Avant toute chose, il fallait me faire un peu oublier. Je décidai de passer les premières quarante-huit heures au bousbir, le quartier réservé, où, dans le flot ininterrompu des militaires de toutes les armes qui venaient se soulager, j'avais de bonnes chances de passer inaperçu. Ma mère parut un peu inquiète de ce choix de refuge, mais je lui donnai immédiatement toutes les assurances nécessaires. Je descendis donc de l'autobus dans la ville arabe et me dirigeai vers le quartier réservé.

CHAPITRE XXXIII

Le bousbir de Meknès, une véritable ville entourée d'une enceinte fortifiée, comptait alors je ne sais combien de milliers de prostituées, réparties entre quelques centaines de «maisons». Des sentinelles en armes étaient placées aux portes et les patrouilles de police parcouraient les ruelles de la «ville», mais elles étaient trop occupées à empêcher les bagarres entre soldats de différentes armes pour s'occuper des «isolés» tels que moi.

Le bousbir, au lendemain de l'armistice, bouillonnait littéralement d'une activité aussi débordante que peu variée. Les besoins physiques des soldats, déjà considérables en temps ordinaire, croissent encore en temps de guerre et la défaite les amène à une sorte de paroxysme exaspéré. Les ruelles entre les maisons étaient envahies par la troupe – deux journées par semaine étaient réservées à la population civile, mais j'avais la chance d'être tombé un jour faste – et les képis blancs de la Légion étrangère, les chèches kaki des goumiers, les pèlerines rouges des spahis, les pompons des marins, les coiffes écarlates des Sénégalais, les serouals des méharistes, les aigles des aviateurs, les turbans beiges des Annamites, les visages jaunes, noirs et blancs, tout l'Empire était là, dans le vacarme assourdissant que les boîtes à musique déversaient par les fenêtres et dont je garde surtout le souvenir de la voix de Rina Ketty, assurant que «j'attendrai, j'at-ten-dra-ai toujours, la nuit et le jour, mon amour», cependant que l'armée frustrée de ses victoires et de ses combats se débarrassait de sa vigueur virile inutilisée sur les corps des filles berbères, négresses, juives, arméniennes, grecques, polonaises, filles blanches, noires et jaunes dont les soubresauts avaient poussé les «madames» prévoyantes à interdire l'usage du lit et à étaler les matelas à même le sol, pour limiter les dégâts et les frais de casse. Des centres prophylactiques marqués d'une croix rouge venaient des effluves de permanganate, de savon noir et d'une pommade particulièrement écœurante à base de calomel, cependant que les infirmiers sénégalais en blouse blanche luttaient à doses généreuses contre la menace des tréponèmes et des gonocoques, laquelle, sans cette ligne Maginot sanitaire, risquait de mettre sur le flanc l'armée ainsi deux fois vaincue. Des bagarres éclataient continuellement entre les armes, surtout entre les légionnaires, les spajhis et les goumiers, pour des questions de préséance, mais, d'une manière générale, n'importe qui passait après n'importe qui, pour une somme qui allait de cent sous, plus dix sous pour la serviette, jusqu'à douze et vingt francs dans les établissements de luxe, où les filles étaient habillées au lieu d'attendre nues dans l'escalier. Parfois, une fille devenue à demi hystérique sous l'effet du surmenage ou du haschich, se précipitait en hurlant dans la ruelle et se livrait là à des exhibitions que les patrouilles de police militaire interrompaient aussitôt par souci de la décence. C'est dans ce lieu pittoresque et approprié que je cherchai refuge, dans l'établissement de la mère Zoubida, jugeant, avec beaucoup de bon sens, que cette apocalypse m'offrirait plus de sécurité contre les recherches de la police militaire que n'importe quel autre lieu d'asile, depuis que les églises avaient perdu ce caractère qui leur fut jadis réservé. Je rongeai là mon frein pendant un jour et deux nuits dans des circonstances particulièrement difficiles.

Je me trouvais en effet dans une situation aussi odieuse que possible pour un homme animé de sentiments élevés et d'intentions héroïques, et sous le regard consterné d'une mère dont les sentiments et les intentions étaient encore plus élevés. Normalement, le bousbir fermait ses portes à deux heures du matin, les grilles des maisons étaient cadenassées, les filles envoyées au repos, en dehors de quelques «couchés» clandestins, tolérés mais non autorisés par le règlement militaire: à condition qu'ils eussent des permissions de nuit en règle, la police, par arrangement avec les «madames», consentait, moyennant une juste rétribution, à fermer les yeux. Ceci me fut expliqué par la mère Zoubida vers minuit et demie, une heure avant la fermeture de son établissement. On imagine sans peine le dilemme qui se posa pour moi. Jusqu'à présent, je m'étais scrupuleusement gardé de «consommer». Je tenais à arriver en Angleterre en bon état et je n'étais pas disposé à risquer ma santé dans ce tout-à-1'égout. J'ai été soldat sept ans de ma vie, j'ai beaucoup vu, beaucoup fait, et les hommes aventureux et pressés que nous étions, à qui la vie à tout moment pouvait être ôtée, et l'était neuf fois sur dix, ne recherchaient pas uniquement pour oublier ce qui les guettait, la compagnie des jeunes filles bien nées. Cependant, en mettant de côté toute autre considération, dont la moindre n'était pas le peu d'attrait qu'offraient à mon goût les entreprenantes «pensionnaires», la plus élémentaire prudence me déconseillait de me lancer dans des eaux aussi fréquentées. Je ne tenais vraiment pas à me présenter devant le chef de la France combattante dans un état qui eût fort risqué de lui faire hausser les sourcils. Or, à tout refus de «consommer», il n'y avait qu'une alternative: la porte et l'examen des papiers par les patrouilles militaires qui veillaient dans les ruelles à peu près désertes à cette heure. Dans mon cas, cela signifiait l'arrestation et la cour martiale. Il me fallait donc non seulement «consommer», mais encore «faire un couché» pour entrer dans le cadre des arrangements de la mère Zoubida avec la police. Et non seulement cela, car si je voulais rester caché dans l'établissement en attendant que les remous que j'avais laissés dans le sillage de ma fuite précipitée le revolver à la main se fussent calmés, il me fallait témoigner d'un entrain et d'une assiduité exemplaires, pour ne pas éveiller de soupçons et justifier ma présence ininterrompue sur les lieux pendant un jour et deux nuits. Or, il était difficile de se sentir moins inspiré que je ne l'étais dans la circonstance. J'avais vraiment la tête ailleurs. L'appréhension, l'énervement, l'exaspération, mon impatience exaltée de m'élever à la hauteur de la tragédie que la France vivait, les mille questions angoissées que je me posais, tout cela me désignait particulièrement mal pour le rôle de joyeux drille. Le moins que je puisse dire, c'est que le cœur n'y était pas. On devine aisément avec quelle consternation nous nous regardâmes, ma mère et moi. Je fis un geste résigné pour lui indiquer que je n'avais pas le choix et qu'une fois de plus, mais d'une manière vraiment inattendue, advienne que pourra, j'étais décidé à faire de mon mieux. Après quoi, prenant mon courage à deux mains, je piquai une tête dans les flots déchaînés. Les dieux de mon enfance devaient mourir de rire en me regardant. Je les voyais, ces connaisseurs, se tenant les côtes, le ventre en avant, les yeux fermés dans un excès d'hilarité, le fouet de dompteur à la main, leurs cottes de maille et leurs casques pointus étincelant dans la lumière louche de leur ciel de bas étage, désignant parfois d'un doigt moqueur l'apprenti idéaliste parti à la conquête des sommets immaculés et qui accomplissait à présent sa possession du monde, entourant de ses bras quelque chose qui n'avait aucun rapport, même le plus lointain, avec les nobles trophées auxquels il aspirait. Jamais ma volonté de tenir ma promesse et de revenir un jour à la maison le front ceint de lauriers, pour offrir à ma mère la conclusion heureuse de sa vie, n'avait reçu de réponse plus narquoise qu'au cours des heures interminables perdues dans ce bourbier. Vingt ans sont passés et l'homme que je suis, depuis longtemps abandonné de sa jeunesse, se souvient avec beaucoup moins de gravité et un peu plus d'ironie de celui que je fus alors avec tant de sérieux, tant de conviction. Nous nous sommes tout dit et pourtant il me semble que nous nous connaissons à peine. Était-ce vraiment moi, ce garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un conte de nourrice et tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin? Ma mère m'avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l'aube où chaque fibre d'un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec, au cœur, un tel besoin d'élévation, tout devenait abîme et chute. Aujourd'hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma mère m'a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que je me suis brisé à vouloir l'ordonner autour d'un être aimé selon quelque règle d'or. Le goût du chef-d'œuvre, de la maîtrise, de la beauté me poussait à me jeter les mains impatientes contre une pâte informe qu'aucune volonté humaine ne peut modeler, mais qui, elle, possède au contraire le pouvoir insidieux de vous pétrir à sa guise, imperceptiblement; à chaque tentative que vous faites de lui imprégner votre marque, elle vous impose un peu plus une forme tragique, grotesque, insignifiante ou saugrenue, jusqu'à ce que vous vous trouviez, par exemple, étendu, les bras en croix, au bord de l'Océan, dans une solitude que l'aboiement des phoques et le cri des mouettes déchire parfois, parmi les milliers d'oiseaux de mer immobiles qui se reflètent dans le miroir du sable mouillé. Au lieu de jongler, selon mes moyens, avec cinq, six, sept balles comme tous les artistes distingués, je me tuais à vouloir vivre ce qui à la rigueur pouvait seulement être chanté. Ma course fut une poursuite errante de quelque chose dont l'art me donnait la soif, mais dont la vie ne pouvait m'offrir l'apaisement. Il y a longtemps que je ne suis plus dupe de mon inspiration et si je rêve toujours de transformer le monde en un jardin heureux, je sais à présent que ce n'est pas tant par amour des hommes que par celui des jardins. Et, certes, le goût de l'art vivant et vécu demeure toujours à mes lèvres, mais c'est surtout comme un sourire: ce sera sans doute ma dernière création littéraire, s'il me reste à ce moment-là encore quelque talent.