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Je réprimai un sourire à l'idée qu'un autre que moi puisse occuper la première place dans l'affection de ma mère. Mais il ne fallait surtout pas l'effaroucher.

– Il me semble que vous avez raison de vous préoccuper de votre avenir, m'avançai-je prudemment. D'un autre côté cela risquerait de vous imposer certaines responsabilités. Financières, par exemple. Je ne sais si un peintre a les moyens de subvenir aux besoins d'une famille.

– Je suis très à l'aise matériellement, je vous assure.

Il se lissa la moustache.

– Il me plairait d'ailleurs de partager ma réussite avec quelqu'un. Je ne suis pas égoïste.

Cette fois, je me sentis ému. Je rêvais déjà d'apprendre à piloter. C'était, pécuniairement, tout à fait hors de ma portée: il fallait au moins cinq mille francs. Je pouvais peut-être lui demander de nous verser des arrhes, en signe de sérieux. L'idée d'une petite voiture me traversa également l'esprit à cent à l'heure, avec moi au volant. J'avais également remarqué que le peintre possédait une superbe robe de chambre en soie de Damas, brodée d'or.

Je riais intérieurement. Déjà l'humour était pour moi ce qu'il devait demeurer toute ma vie: une aide nécessaire, la plus sûre de toutes. Plus tard, bien plus tard, en privé et en public, à la télé et dans le «monde», les inconditionnels du sérieux n'ont jamais cessé de me demander: «Pourquoi racontez-vous toujours des histoires contre vous-même, Romain Gary?» Mais il ne s'agit pas seulement de moi. Il s'agit de notre je a tous. De notre pauvre petit royaume du Je, si comique, avec sa salle du trône et son enceinte fortifiée. J'y répondrai peut-être plus longuement un jour.

L'idée d'avoir M. Zaremba pour beau-père suscitait en moi toutes sortes de remous. Il y avait des moments où l'amour sans répit dont j'étais l'objet était plus que je ne pouvais supporter. Me voir constamment dans un regard passionné et éperdu comme unique, incomparable, doué de toutes les qualités et promis à la voie triomphale, ne faisait qu'accentuer mes frustrations et la conscience déjà fort lucide et douloureuse que j'avais du gouffre entre cette image de grandeur et ma piètre réalité. Non que je songeasse à me soustraire aux reponsabilités que m'imposaient, dans le «devenir», le dévouement et les sacrifices dont j'étais entouré. J'étais résolu à réaliser tout ce que ma mère attendait de moi, et je l'aimais trop pour être sensible à ce que ses rêves pouvaient avoir de naïf et de démesuré. Il m'était d'autant plus difficile de faire la part du phantasme que, bercé ainsi de promesses et de récits de ma grandeur future depuis mon enfance, je m'y perdais parfois, et ne savais plus très bien ce qui était son rêve et ce qui était moi. Surtout, je n'en pouvais plus d'être ainsi couvé. Si M. Zaremba réussissait à détourner vers lui un peu de cette charge d'amour qui m'écrasait, je respirerais enfin plus librement.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que ma mère commençait à sentir qu'il y avait anguille sous roche. Elle s'était mise à traiter le Polonais avec une froideur qui confinait à l'hostilité. Elle était entrée dans sa cinquante-troisième année, et si, malgré ses cheveux tout blancs et les traces d'usure dont la dureté des luttes que cette femme seule avait mené dans trois pays pour survivre, bien plus que l'âge lui-même, avait marqué ses traits, il y avait encore dans sa féminité un rayonnement chaleureux et gai qui pouvait faire rêver un homme. J'eus cependant tôt fait de comprendre que mon timide et distingué ami n'était pas épris d'elle comme un homme tombe amoureux d'une femme. Sous son apparence de grand seigneur dans la force de l'âge, M. Zaremba cachait un orphelin qui n'avait jamais reçu sa part de tendresse et d'affection, et qui a été saisi d'espoir et peut-être d'envie à la vue de cet amour maternel qui brûlait d'une telle flamme sous ses yeux. Manifestement, il avait décidé qu'il y avait de la place pour deux.

Souvent, lorsque ma mère, dans ce que j'appelais ses élans d' «expressionnisme», me serrait dans ses bras ou venait m'apporter dans le petit jardin devant l'hôtel le thé, les gâteaux et les fruits de cinq heures, je décelais sur le long visage osseux de M. Zaremba une ombre de chagrin, voire même d'exaspération. Il aspirait à être admis, lui aussi. Il se tenait assis dans un fauteuil d'osier, les jambes élégamment croisées, sa canne au pommeau d'ivoire posée sur ses genoux; il lissait sa moustache et nous observait, sombrement, tel un banni qui contemple le seuil du royaume interdit. Je dois avouer que j'étais encore assez gamin et ignorant de ce qui m'attendait moi-même au bout du chemin pour prendre quelque plaisir à son irritation. Pourtant, sans qu'il s'en doutât, loin d'avoir un rival, il avait trouvé en moi un solide allié. Si je devais un jour gagner mes galons dans la diplomatie, c'était le moment de le prouver. Je me gardais donc bien de l'encourager.

M. Zaremba toussotait parfois, d'un air contrarié, pendant que ma mère déposait devant moi ses offrandes, mais il ne soufflait mot et ne se permettait jamais la moindre remarque dans le genre: «Nina, vous êtes en train de gâter votre fils et, dans ses rapports avec les femmes, vous lui réservez un avenir bien difficile. Que fera-t-il, plus tard? A quelle quête affective impossible le condamnez-vous ainsi?» Non, M. Zaremba ne se livrait jamais à une pareille intrusion; il se tenait simplement là, dans son costume tropical, légèrement peiné; il soupirait parfois et détournait son regard, avec un peu de mauvaise humeur, de nos effusions. J'étais convaincu que ma mère se rendait parfaitement compte de sa légère envie, ne serait-ce que parce qu'elle exagérait toujours ses manifestations de tendresse lorsque son timide soupirant se trouvait là; elle devait même y prendre goût, d'abord parce que la comédienne manquée en elle aimait avoir un public, et ensuite parce que notre «exclu» accentuait par son attitude notre complicité et témoignait aux yeux de tous de la solidité et de la sécurité absolue de notre inexpugnable royaume. Et puis, un jour, après que fut déposé devant moi le plateau de cinq heures, sur une table du jardin, M. Zaremba se permit un geste qui, venant d'un homme aussi timide et réservé, équivalait à une démonstration de culot énorme, et à une sorte de proclamation muette mais véhémente de ses sentiments. Il se leva de son fauteuil, vint s'asseoir à ma table sans y être convié, tendit la main et prit dans la corbeille une de mes pommes, qu'il se mit à croquer résolument, tout en regardant ma mère dans les yeux avec une expression de défi. J'en restai bouche bée. Jamais nous n'aurions cru M. Zaremba capable d'une telle hardiesse. Nous échangeâmes un coup d'oeil indigné, après quoi nous contemplâmes le peintre avec une telle froideur que le pauvre homme, après un ou deux efforts pour mâchonner la pomme, replaça le fruit sur le plateau, se leva, et s'en alla, la tête basse, les épaules voûtées. Peu après, M. Zaremba se livra à une tentative plus directe.

J'étais assis dans ma chambre, au rez-de-chaussée de l'hôtel, devant la fenêtre ouverte, occupé à polir le dernier chapitre du roman auquel je travaillais. C'était un superbe dernier chapitre, et je regrette aujourd'hui encore de n'avoir jamais réussi à écrire ceux qui devaient le précéder. A l'époque, j'avais déjà au moins vingt derniers chapitres à mon actif.

Ma mère prenait le thé dans le jardin. Debout à ses côtés, légèrement incliné, une main déjà posée sur le dossier de la chaise, M. Zaremba attendait une invitation à s'asseoir qui ne venait pas. Comme il y avait un sujet de conversation qui ne laissait jamais ma mère indifférente, il n'eut aucune difficulté à éveiller son attention.

– Il y a une chose, Nina, dont je tenais à vous parler depuis quelque temps déjà. Il s'agit de votre fils.

Elle buvait toujours son thé beaucoup trop chaud, et, après s'être brûlée les lèvres, elle avait l'étrange habitude de souffler dans la tasse pour le refroidir.

– Je vous écoute.

– Ce n'est jamais bon – je dirais même que c'est dangereux – d'être fils unique. On prend ainsi l'habitude de se sentir le centre du monde, et cet amour qu'on ne partage avec personne vous condamne plus tard à bien des déceptions.

Ma mère écrasa sa gauloise.

– Je n'ai aucune intention d'adopter un autre enfant, répliqua-t-elle sèchement.

– Je ne songeais à rien de ce genre, voyons! murmura M. Zaremba, qui n'avait pas cessé de contempler la chaise.

– Asseyez-vous.

Le peintre s'inclina pour la remercier et s'assit.

– Ce que je voulais dire, simplement, c'est qu'il est important pour Romain de se sentir moins… unique. Il n'est pas bon pour lui d'être le seul homme dans votre vie. Une pareille exclusivité affective risque de le rendre terriblement exigeant dans ses rapports avec les femmes.

Ma mère repoussa sa tasse de thé et prit une autre gauloise. M. Zaremba s'empressa de lui offrir du feu.

– Où, exactement, voulez-vous en venir, panie Janie? Vous autres, Polonais, vous avez une manière de tourner en rond en faisant des arabesques qui fait de vous d'excellents valseurs mais qui vous rend parfois bien compliqués.

– Je voudrais seulement vous dire que cela aiderait Romain s'il y avait un autre homme à vos côtés. A condition, bien entendu, qu'il s'agisse de quelqu'un de compréhensif et qui ne se montrerait pas trop exigeant.

Elle l'observait très attentivement, un œil mi-clos, derrière la fumée de sa cigarette, avec une expression que je qualifierais de goguenarde bienveillance.

– Comprenez bien, continua M. Zaremba, en regardant à ses pieds, qu'il ne me viendrait pas à l'esprit de qualifier d' «excessif» l'amour d'une mère. Personnellement, je n'ai jamais connu un tel amour, et je ne cesse de mesurer ce que j'ai manqué. Je suis orphelin, comme vous savez.

– Vous êtes certainement le plus vieil orphelin que j'aie rencontré, dit ma mère.

– L'âge n'y fait rien, Nina. Le cœur ne vieillit jamais, et le vide, l'absence qui l'ont marqué, demeurent et ne font que grandir. J'ai évidemment conscience de mon âge mais les rapports humains peuvent s'épanouir dans la maturité d'une manière… Comment dirais-je? Radieuse et paisible. Et si vous pouviez partager avec un autre cette tendresse dont vous entourez votre fils, j'ose dire que Romain deviendrait un homme qui compterait davantage sur lui-même. Cela lui épargnerait peut-être aussi d'être torturé toute sa vie par le besoin impérieux de quelque immanente, et, si je puis m'exprimer ainsi, toute-puissante féminité… Si je pouvais vous aider et, par là même, aider votre fils à…

Il s'interrompit et se tut, tout penaud, sous le regard qui l'anéantissait. Ma mère aspira une grande bouffée d'air par le nez, avec un léger sifflement, à la manière des paysans russes qui expriment ainsi leur satisfaction. Elle était assise très droite, les mains posées à plat sur les cuisses. Puis elle se leva.