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– Témoin! dit-il.

Je regardai autour de moi, à la recherche d'un uniforme français. Il n'y en avait pas. Le hall de l'hôtel était bourré de civils, la plupart en pyjamas, qui n'osaient pas demeurer dans leurs chambres sous le bombardement et se tenaient dans le foyer, emmitouflés dans leurs foulards et leurs robes de chambre, pendant que les bombes faisaient trembler les murs. Un capitaine anglais, le monocle à l'œil, était en train de remplir une fiche à la réception. J'allai à lui.

– Monsieur, lui dis-je. J'ai un duel sur les bras, chambre 520, au cinquième étage. Voulez-vous être mon témoin?

Il sourit avec lassitude.

– Ces Français! dit-il. Merci, mais je ne suis pas du tout voyeur.

– Monsieur, lui dis-je. Ce n'est pas du tout ce que vous croyez. Un vrai duel. A cinq mètres, au pistolet, avec trois patriotes polonais. Je suis moi-même un peu un patriote polonais et comme l'honneur de la France est en jeu, je n'ai pas le droit de me dérober.

Vous comprenez?

– Parfaitement, dit-il. Le monde est plein de patriotes polonais. Malheureusement, il y en a qui sont allemands, français, ou anglais. Ça fait des guerres. Malheureusement aussi, je ne puis, Monsieur, vous assister. Vous voyez cette jeune personne, là-bas?

Elle était assise sur une banquette, blonde et tout, exactement ce qu'il faut pour un permissionnaire. Le capitaine ajusta son monocle et soupira.

– J'ai mis cinq heures à la décider. J'ai dû danser trois heures, dépenser beaucoup d'argent, briller, supplier, murmurer tendrement dans le taxi, et finalement, elle a dit oui. Je ne peux pas maintenant aller lui expliquer que je dois servir de témoin dans un duel avant de monter. D'ailleurs, je n'ai plus vingt ans, il est deux heures du matin, j'ai dû lutter cinq heures pour la convaincre et maintenant, je suis complètement claqué. Je n'en ai plus aucune envie, mais je suis moi aussi un peu un patriote polonais, et je n'ai pas le droit de me dérober. Je tremble à l'idée de ce que ça va donner. Bref, Monsieur, cherchez-vous un autre témoin: j'ai moi-même un duel sur les bras. Demandez au portier.

Je jetai un nouveau coup d'œil à la ronde. Parmi les personnes assises sur les banquettes circulaires, au centre, il y avait un monsieur en pyjama, pardessus, pantoufles, chapeau, foulard et nez triste, qui joignait les mains et levait les yeux au ciel chaque fois qu'une bombe un peu trop proche faisait mine de lui tomber dessus. Nous avions droit, cette nuit-là, à un bombardement soigné. Les murs oscillaient. Les fenêtres éclataient. Des objets tombaient. J'observai le monsieur attentivement. Je sais d'instinct reconnaître les gens auxquels la vue d'un uniforme inspire une frousse intense et respectueuse. Ils n'ont rien à refuser à l'autorité. J'allai tout droit à lui et lui expliquai que des raisons impérieuses exigeaient sa présence comme témoin dans un duel au pistolet qui allait avoir lieu au cinquième étage de l'hôtel. Il me jeta un regard apeuré et suppliant, mais devant mon air vache et galonné, se leva en soupirant. Il trouva même une phrase de circonstance:

– Je suis heureux de contribuer à l'effort de guerre des Alliés, dit-il.

Nous montâmes à pied: les ascenseurs ne fonctionnaient pas pendant l'alerte. Les plantes anémiques dans leurs pots tremblaient à chaque palier. La petite Ezra Pound, suspendue à mon bras, était en proie à une excitation littéraire répugnante et murmurait, en levant vers moi des yeux mouillés:

– Vous allez tuer un homme! Je sens que vous allez tuer un homme!

Mon témoin s'appuyait contre le mur à chaque sifflement de bombe. Les trois Polonais étaient antisémites et ils considéraient mon choix de témoin comme une insulte supplémentaire. Le brave homme continua cependant à monter l'escalier comme on descend aux enfers, en fermant les yeux et murmurant des prières. Les étages supérieurs étaient complètement vides, abandonnés par leurs habitants, et je dis aux patriotes polonais que le couloir me paraissait offrir un terrain idéal pour la rencontre. J'exigeai également qu'on augmentât la distance à dix pas. Ils se déclarèrent d'accord et commencèrent à mesurer le terrain. Je ne tenais pas à recevoir la moindre égratignure, dans cette histoire, mais je ne voulais pas non plus risquer de tuer mon adversaire, ni le blesser trop sérieusement, afin de ne pas m'attirer d'ennuis. Un cadavre dans un hôtel finit toujours par se faire remarquer, et un blessé grave ne peut pas descendre l'escalier par ses propres moyens. D'autre part, connaissant l'honneur polonais – honor polski – j'exigeai l'assurance de ne pas avoir à me battre, tour à tour, avec chacun des patriotes, si le premier était mis hors de combat. Je dois ajouter encore un mot: pendant toute la durée de cet incident ma mère ne manifesta pas la moindre opposition. Elle devait être heureuse de sentir que je faisais enfin quelque chose pour la France. Et le duel au pistolet à dix pas était tout à fait dans ses cordes. Elle savait bien que Pouchkine et Lermontov avaient tous les deux été tués dans un duel au pistolet, et ce n'était pas pour rien que, dès l'âge de huit ans, elle m'avait traîné chez le lieutenant Sverdlovski.

Je me préparai. Je dois avouer que je n'avais pas tout mon sang-froid, d'une part, parce que la petite Ezra Pound me mettait hors de moi, et ensuite parce que je craignais qu'une bombe, en tombant trop près au moment où j'allais tirer, ne fît trembler ma main, avec des conséquences fâcheuses pour ma cible.

Finalement, nous nous mîmes en position dans le couloir, je visai de mon mieux, mais les conditions n'étaient pas idéales, les explosions et les sifflements se succédaient autour de nous, et lorsque le directeur du combat, un des Polonais, profitant d'une accalmie, donna le signal, je touchai mon adversaire un peu plus sérieusement qu'il n'était sain pour moi. Nous l'installâmes confortablement dans l'appartement que nous avions loué, et la petite Ezra Pound s'improvisa immédiatement infirmière et sœur, en attendant mieux, le lieutenant n'ayant été après tout touché qu'à l'épaule. Après quoi, j'eus mon moment de triomphe. Je saluai mes adversaires, lesquels me rendirent mon salut en faisant claquer les talons à la prussienne et ensuite, dans mon meilleur polonais, avec le plus pur accent de Varsovie, je leur dis hautement et clairement ce que je pensais d'eux. L'expression d'idiotie qui se répandit sur leurs visages lorsque le flot d'insultes dans leur riche langue natale commença à se déverser sur eux fut un des plus beaux moments de ma carrière de patriote polonais et compensa largement l'irritation intense qu'ils m'avaient causée. Mais je n'en avais pas fini avec les surprises de la soirée. Mon témoin, qui avait disparu pendant l'échange des balles dans une des chambres vides, me suivit dans l'escalier, l'air radieux. Il paraissait avoir oublié sa frousse et les bombes, dehors. Avec un sourire qui s'élargissait sur sa figure au point de me faire craindre pour ses oreilles, il sortit de son portefeuille quatre beaux billets de cinq livres et essaya de me les fourrer dans la main. Comme je repoussais cette offrande avec dignité, il fit un geste vers l'appartement où j'avais laissé les trois Polonais et dit, en mauvais français:

– Tous des antisémites! Je suis polonais moi-même, je les connais! Prenez, prenez!

– Monsieur, lui dis-je, en polonais, comme il essayait de me glisser les billets dans la poche, Monsieur, mon honneur polonais, moj honor polski ne me permet pas d'accepter cet argent. Vive la Pologne, Monsieur, qui est une vieille alliée de mon pays!

Je vis sa bouche s'ouvrir démesurément, ses yeux exprimèrent cette incompréhension monumentale que j'aime tellement voir dans les yeux des humains, et je le laissai là, banknotes à la main, dégringolai, en sifflotant, l'escalier quatre à quatre, et de là dans la nuit.

Dès le lendemain matin, une voiture de police venait me cueillir à Odiham et, après quelques moments assez désagréables passés à Scotland Yard, je fus remis aux autorités françaises, à l'État-Major de l'amiral Muselier, où je fus interrogé amicalement par le lieutenant de vaisseau d'Angassac. Il avait été entendu entre nous que le lieutenant polonais allait quitter l'hôtel soutenu par ses camarades et jouant l'ivresse, mais la petite Ezra Pound n'avait pu résister à l'envie d'appeler une ambulance, et je me trouvais dans de beaux draps. Je fus aidé par le fait que le personnel navigant bien entraîné était alors très rare dans la France Libre et qu'on avait donc besoin de moi, et aussi, par l'imminence du départ de mon escadrille pour d'autres cieux, mais j'imagine que ma mère avait dû s'agiter aussi quelque peu, dans les coulisses, car je m'en tirai avec un blâme, ce qui n'a jamais cassé une jambe à personne, et m'embarquai, tout guilleret, quelques jours plus tard pour l'Afrique.

CHAPITRE XXXVII

A bord de l'Arundel Castle, il y avait une centaine de jeunes Anglaises de bonne famille, toutes engagées volontaires dans le corps féminin de conductrices, et les quinze jours de traversée, dans le black-out rigoureux observé à bord, nous firent la meilleure impression. Comment le bateau n'a pas pris feu, je me le demande encore.

Un soir, j'étais sorti sur le pont et, accoudé au bastingage, je regardais le sillage phosphorescent du navire, lorsque j'entendis quelqu'un venir vers moi à pas de loup et une main saisit la mienne. Mes yeux habitués à l'obscurité avaient à peine eu le temps de reconnaître la silhouette de l'adjudant-chef de discipline de notre formation, que déjà il portait ma main à ses lèvres et la couvrait de baisers. Apparemment, il avait rendez-vous à l'endroit où je me trouvais avec une charmante conductrice, mais, sortant du salon bien éclairé pour se trouver soudain dans le noir, il avait été victime d'une erreur tout à fait excusable. Je le laissai faire un instant avec indulgence – c'était très curieux de voir un adjudant-chef de discipline en action – mais comme ses lèvres arrivaient à la hauteur de mon aisselle, je crus bon de le mettre tout de même au courant et, de ma plus belle voix de basse, je lui dis: – Je ne suis pas du tout celle que vous croyez. Il poussa un hurlement de bête blessée et se mit à cracher, ce que je trouvai peu gracieux. Pendant plusieurs jours, il devenait écarlate chaque fois qu'il me croisait sur le pont et alors que je lui faisais les plus aimables sourires. La vie était jeune, alors, et bien que nous soyons aujourd'hui morts, pour la plupart – Roque tombé en Egypte, La Maison-Neuve disparu en mer, Castelain tué en Russie, Crouzet tué dans le Gabon, Goumenc en Crète, Caneppa tombé en Algérie, Maltcharski tué en Libye, Delaroche tombé à El Fâcher avec Flury-Hérard et Coguen, Saint-Péreuse toujours vivant, mais avec une jambe en moins, Sandre tombé en Afrique, Grasset tombé à Tobrouk, Perbost tué en Libye, Clariond disparu dans le désert – bien que nous soyons aujourd'hui presque tous morts, notre gaieté demeure et nous nous retrouvons souvent tous vivants dans le regard des jeunes gens autour de nous. La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n'a plus rien à vous donner. Je vais souvent dans les endroits fréquentés par la jeunesse pour essayer de retrouver ce que j'ai perdu. Parfois, je reconnais le visage d'un camarade tué à vingt ans. Souvent, ce sont les mêmes gestes, le même rire, les mêmes yeux. Quelque chose, toujours, demeure. Il m'arrive alors de croire presque – presque – qu'il est resté en moi quelque chose de celui que j'étais il y a vingt ans, que je n'ai pas entièrement disparu. Je me redresse alors un peu, je saisis mon fleuret, je vais à pas énergiques dans le jardin, je regarde le ciel et je croise le fer. Parfois, aussi, je monte sur ma colline et je jongle avec trois, quatre balles, pour leur montrer que je n'ai pas encore perdu la main et qu'ils doivent encore compter avec moi. Leur? Ils? Je sais que personne ne me regarde, mais j'ai besoin de me prouver que je suis encore capable le naïveté. La vérité est que j'ai été vaincu, mais j'ai été seulement vaincu et on ne m'a rien appris. Ni la sagesse ni la résignation. Je m'étends au soleil sur le sable de Big Sur et je sens dans tout mon corps la jeunesse et le courage de tous ceux qui viendront après moi et je les attends avec confiance, en regardant les phoques et les baleines qui passent par centaines, en cette saison, avec leurs jets d'eau, et j'écoute l'Océan; je ferme les yeux, je souris et je sais que nous sommes tous là, prêts à recommencer. Ma mère venait me tenir compagnie presque chaque soir sur le pont et nous nous accoudions ensemble au bastingage, en regardant ce sillon tout blanc d'où poussaient la nuit et les étoiles. La nuit avait une façon de jailllir du sillage phosphorescent pour monter au ciel et y éclater en rameaux d'étoiles qui nous tenaient penchés sur les vagues jusqu'aux premières lueurs de l'aube; à l'approche de l'Afrique, l'aube balayait l'Océan d'un seul coup d'un bout à l'autre et le ciel était là, soudain, dans toute sa clarté, alors que mon cœur battait encore au rythme de la nuit et que mes yeux croyaient encore aux ténèbres. Mais je suis un vieux mangeur d'étoiles et c'est à la nuit que je me confie le plus aisément. Ma mère fumait toujours autant et, à plusieurs reprises, alors que nous étions ainsi accoudés au bord de la nuit, je fus sur le point de lui rappeler qu'il y avait le black-out et qu'il était défendu de fumer sur le pont, à cause des sous-marins. Et puis je souriais un peu de ma naïveté, car j'aurais dû savoir qu'aussi longtemps qu'elle resterait ainsi à côté de moi, sous-marins ou pas, il ne pouvait rien nous arriver.