« La police ! » chuchote-t-elle, tout en s’exclamant.
« Faisez vite ! ordonne la voix externe ; on n’a pas l’temps d’s’faire cuire un’ soupe aux choux !
« Oui, oui ! » répond le taste-chatte, inquiet de ce qui va suivre lui aussi.
Il passe son pantalon sans son slip, son veston sans sa chemise, ses souliers sans ses chaussettes et va déboucler, cependant que sa folle conquête disparaît sous les draps de travail du 19.
Béru se présente, toujours bandé. Il produit sa brème si endommagée qu’on dirait qu’il a marché dix kilomètres avec elle collée au talon par une merde de mauvais aloi. L’autre, interlocuté, le laisse agir. Béru se rend à la fenêtre et regarde tous azimuts, espérant m’apercevoir. Je fais coulisser l’un des panneaux vitrés ! Il m’avise. Ohé ! du bateau ! Grand geste. Il gueule :
— Ça boume, Mec ?
Derrière lui, le couple est de plus en plus époustouflé. La dame vergetée refait surface. Elle a sorti sa bouille de sous les draps, puis un bras, puis une épaule, enfin un nichemar grand comme un sac à provisions quand tu reviens des pommes de terre en solde à Monoprix-Uniprix.
— Qu’est-ce y faut qu’j’fasse ? hurle le Gros par-dessus la rue.
— Rien ! Ça va. Reviens !
Il vrille sa tempe couverte de bandelettes pour me signifier en quelle estime il me tient. Referme la fenêtre. Je rebraque ma lunette. Le Gros parlemente avec le client qu’il a retiré de la bouche à la dame frisée. Il a les mains aux hanches, façon maquignon, ce qui est la marque suprême de sa péremptoirité.
Ce qu’il déballe à son interlocuteur doit être bien senti, car le gars penaude. Il présente ses fafs à Béru. Béru hoche sa tête momifiée. La situation se complique pour le bouffeur de mistigris (les chats puissants et doux, orgueil de la maison) car il ramasse ses hardes encore vracantes : chemise, chaussettes, cravate, slip slip slip hurra !
Et s’en va ! Son baluchon sous le bras.
Que lui a dit Béru ?
A suivre.
Sa Majesté va mettre la targette. Puis revient au lit où la dame attend la suite.
Il la lui montre !
Elle s’exclame d’admiration.
La vie continue.
— Gentille madame, fais-je à la vioque, je vais vous emprunter cette lunette pour un moment, quelqu’un vous la rapportera, n’ayez crainte : j’en prendrai le plus grand soin.
Elle hausse les épaules.
— Vous avez manièrrrres très perrrrsonnelles ! fait-elle.
— Je vais enfin prendre congé de vous, toutefois, vous seriez bonne de me fournir les coordonnées de votre locataire, ce M. Tadlartich, de Londres, fils de votre grande amie.
— Je n’ai pas à donner adrrrrresse de mes amis ! rindigne la vieille Russe blanchâtre.
— Eh bien, je la chercherai sur le Bottin, casse la tienne !
Je m’incline.
— Mes respects, madame !
Elle s’abstient de répondre à ma civilité, par contre, elle accepte, sans réclamer de dommages et intérêts, le baisemain aux brins de tabac que lui vote Pinuche.
Les mondains, entre eux, ça se comprend.
L’ogresse-concierge est sur le pas de sa porte (bien qu’elle soit digne des loges) et surveille notre en-va.
— Quelqu’un a-t-il quitté l’immeuble depuis que je suis remonté ? m’informé-je.
— Mlle Lamouille, le professeur de piano du premier, et le petit Turbémas est rentré, il était allé au pain. Sinon, il n’y a pas eu d’allées et venues.
— On peut connaître votre prénom ? chuchoté-je en approchant mon minois de son odeur d’ail.
— Georgette, prépâme-t-elle.
— Délicieux. Georgette, c’est capital : si vous revoyez les gens à la Cadillac, soyez assez gentille pour téléphoner à ce numéro ; je peux compter sur votre esprit civique ?
— A fond, me répond-elle gravement, depuis que la Gauche est passée, ce serait malheureux ! Maintenant, on sait pour quelle maison on voyage.
Elle m’attire dans un recoin ombreux et demande :
— Je peux vous poser une question, monsieur le commissaire ?
— Je suis prêt à l’entendre.
— Etant donné votre fonction élevée, vous devez savoir les choses, non ?
— Certaines en tout cas, conviens-je modestement, par exemple comment on fait les enfants.
— Est-ce que vous vous rappelez quand Mitterrand a pris ses fonctions à l’Elysée ?
— Comme si c’était d’hier.
— Il a eu un entretien avec Giscard, n’est-ce pas ? Paraîtrait que l’ancien président devait donner au nouveau le numéro de la bombe atomique.
— Exact.
— L’entrevue devait durer vingt minutes, en réalité elle a duré plus d’une heure. Vous pourriez me confier ce qu’ils se sont dit pendant le laps de temps supplémentaire ? Ça resterait entre nous, naturellement.
— Avec plaisir, chère Georgette. Voilà l’affaire : Giscard voulait se faire rembourser le mazout qu’il avait fait rentrer le mois précédent, croyant être réélu, mais Mitterrand n’a pas marché, car, prévoyant une crise du pétrole, il entendait faire changer les chaudières à fuel de l’Elysée contre des chaudières à charbon, d’où une discussion à n’en plus finir.
— Je me doutais d’un truc de ce genre, m’assure la concierge, comblée.
Ayant satisfait sa curiosité, je chuchote quelques bribes de phrases au Débris, lequel opine, et je m’en vais attendre Béru devant la porte des Studios Fleuris.
12
ET LAXATIVES
Mathias est en congé de maladie, terrassé par une hépatite virale. Si tu n’as jamais vu un ultra-rouquin ayant la jaunisse, bondis chez lui, car c’est un spectacle qui mérite un contour. Tu penses à Van Gogh, bien sûr. Et aussi à des œuvres surréalistes. Un camaïeu de roussâtries, qui vont du bronze pimpant au terre de Sienne vernissé. Amaigri, en pyjama soldé, un tablier de cuisine noué à la taille, il écosse des petits pois lorsque je me présente à son domicile grouillant de marmots, car ce champion du labo est un géniteur à grand rendement, et malgré une épouse-mégère moche comme cent culs de vieillardes et plus acariâtre qu’un tonneau de vinaigre, il procrée inexorablement, produisant vaille que vaille son Mathias l’an ; si bien qu’on lui apporte ses allocations familiales dans un fourgon blindé tant tellement que la somme est importante.
Le logis fouette la jeunesse en surnombre. C’est un loupiot des dix dernières années qui vient me délourder. Je l’en remercie d’un sourire et gagne la cuistance en enjambant forces chiares plus ou moins merdiques, pleurards, voire scrofuleux sur les bords, la promiscuité engendrant des misères épidermiques et épidémiques, endémiques.
Le Rouillé me sourit à dents jaunes, bien que sa femmâtre ne tolérât pas qu’il fumasse, en me contemplant d’un air surpris, plus jaune encore, car son regard est pareil à deux boutons d’or dans un champ de colza.
— Comment va ? lui demandé-je en pressant la patte d’oie qu’il me propose.
Il me le dit. Je fais semblant d’écouter et, au bout de trois minutes, l’interromps pour lui demander de se remettre en piste pour un tout petit turbin.
— Ma femme ne voudra jamais, balbutie le malheureux ; je suis en congé de…
— Je sais, fils, mais ce que je te demande est moins fatigant que d’écosser des petits pois.
Ayant déposé la caisse contenant la jumelle marine sur un coin de table à peu près apte, j’en soulève le couvercle et lui désigne l’objet.
— Tu vas relever les empreintes figurant sur cet objet. Outre les miennes, il doit y en avoir pas mal d’autres. Je veux un travail soigné. Quand tu l’auras terminé, adresse les résultats au Fichier central pour vérification. Ça urge.