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— Nous allons à Viranasi, a dit Lil.

— Moi je vais le plus loin que ce fleuve peut aller», a dit Giribala.

Lil s’est mise à rire.

«Alors tu vas jusqu’à la mer. C’est ça le plus loin que va le fleuve.»

Lil a pris l’outre à son tour, et elle a essayé de donner à boire à son fils. Mais le garçon avait la bouche fermée, ses yeux brillaient de fièvre. Le lait débordait de l’écuelle et coulait par la commissure de ses lèvres.

«Il y a deux semaines qu’il est comme ça, a dit Lil. Peut-être qu’il va mourir.» Elle a dit cela d’un air absent, et elle s’est recouchée sur le radeau, la tête calée contre le ballot, et elle s’est mise à chanter dans sa langue étrange, pour endormir son fils. C’est la première fois que Giribala a entendu cette chanson, et il lui a semblé que chaque parole entrait en elle pour toujours, comme si elle était chargée d’un sens mystérieux:

«Chhurm, kala, chah gui layé, voleur, ô voleur, viens, entrons dans cette demeure, enlève tes chakkal» prends tout, bhimté, bagelé, allume le ghasai, et toi, litara, jette la boule de terre, le neola, si tu entends un bruit! Kajjachamaa, un espion te guette! Thipja! Cache-toi! Palwé hoja! Gare à toi! Kainkar kar! Jette une motte de terre! Lalli lug gaya, Kala lug gayé, le vol est fini et le voleur est mort!»

La nuit glissait sur l’eau du fleuve, déjà on n’apercevait plus l’autre rive. À l’autre bout du radeau, à côté de l’homme, la mégère qui avait apostrophé Giribala et qui l’avait battue à coups de poing, appuyée sur sa perche, marchait lentement sur le bord du radeau pour le maintenir dans le courant, et chaque fois qu’elle détachait la perche de la vase de la rive, il y avait un bruit de succion. Sur les tourbillons tournaient de grandes fleurs d’écume, les branches des arbres engloutis sortaient et plongeaient comme des cous de serpents. Giribala s’est endormie à son tour, en regardant les chauves-souris qui titubaient au ras de l’eau, ivres d’insectes.

21 juin?

Toujours en quête de leguminosae. La sécheresse du sol rend improbables Atylosia, Desmodium. Plus probables, Clitoria (liane madame), Canavalia (pois sabre). Progression extrêmement difficultueuse, due au terrain jonché de laves. Sol et exposition favorables à l’indigotier. Contrefort du volcan: Indigofera argentea (sauvage). Certitude de trouver tinctora.

22 juin

Ils ont emmené John Metcalfe ce matin. Quand je suis arrivé à la Quarantaine, environ midi, il y avait un silence oppressant. C’était étrange, parce que le lagon était d’un bleu magique, le soleil brillait dans un ciel sans nuages, et l’air de la mer était doux comme un zéphyr. J’étais encore de l’autre côté, je rêvais, j’entendais la voix de Surya, je sentais la cendre sur mon visage, sur mes mains, très douce, une poussière tendre. Je ne comprenais pas ce qui était arrivé.

Dans la maison de la Quarantaine, Suzanne était seule. Elle était appuyée sur les ballots qui lui servaient de coussins, très pâle. À côté d’elle j’ai vu son livre bleu, les poèmes de Longfellow, renversé sur les pages ouvertes. Quand je me suis approché, elle m’a souri, plutôt une grimace, elle m’a tendu la main. Sa main était froide. Ses yeux brillaient d’un éclat juvénile. J’ai pensé qu’elle était guérie, j’ai pensé aussi, je ne sais pourquoi, au visage d’Ananta, à son regard quand elle m’avait apporté à manger.

Suzanne a chuchoté: «John. Ils l’ont emmené ce matin.» Elle a touché mon visage. «Qu’est-ce que tu as sur la figure?» Elle a passé ses doigts lentement sur les dessins, puis elle les a essuyés sur le bas de sa robe. «C’est de la cendre.» Elle a paru deviner. Elle frissonnait de dégoût. «De la cendre, comment peux-tu faire une horreur pareille! Et Jacques qui te cherchait partout.» Ses yeux brillent de colère, mais elle est plus belle encore, le sang a monté à ses joues, elle a une ride verticale entre les sourcils. «Ils l’ont emmené ce matin, c’était…» Elle a des larmes dans les yeux, elle bouge ses mains nerveusement. «Sarah s’accrochait à lui pour les en empêcher, Jacques attendait dehors, ils l’ont traînée, elle ne voulait pas…» Je cherchais à comprendre: «Ils l’ont emmené là-bas?» Suzanne avait une expression égarée. «Je ne sais pas, je n’ai pas pu… Jacques m’a dit de l’attendre, il reviendrait tout de suite. Je ne sais pas, je crois… Sarah ne voulait pas le laisser partir, elle s’accrochait à lui, il avait le visage… il saignait du nez, elle lui disait: “Dear John, dear, dear.” Elle était folle. Je crois qu’elle est avec lui, là-bas.»

Les larmes roulaient sur ses joues, ses cheveux étaient collés en larges boucles sur son front, sur les courbes de son cou. Je l’ai serrée contre moi, pour la consoler. «Tout ira bien, tu vas voir. Tout va aller bien maintenant.» Suzanne répétait: «Il va mourir là-bas. Tout le monde nous a oubliés.» D’une voix étouffée, monotone.

Elle était si fatiguée qu’elle s’est laissée aller en arrière, contre les bagages. Elle a fermé les yeux, j’ai senti sa main froide qui glissait de la mienne, comme un objet trop lourd.

J’ai couru jusqu’au môle. La barque était tirée sur la plage. Assis à l’ombre de l’infirmerie, Mari restait immobile, son regard troublé par la cataracte, l’air absent, mâchant sa chique de bétel. À l’intérieur de la pièce étroite, là où Nicolas et M. Tournois avaient passé leurs derniers jours, j’ai vu John, couché sur une natte de paille. À ses côtés, il y avait la silhouette frêle de sa femme, assise à l’indienne, les genoux pliés. Le bruit de la respiration de John était terrible, déchirant. Il était allongé, la tête renversée en arrière, comme un mort. Son visage était gonflé, sans expression, déjà marqué par des excoriations. Entre ses paupières enflées, j’ai reconnu le même regard que celui de Nicolas, des yeux fixes, qui brillaient d’un éclat intelligent.

À cet instant M. Bartoli est survenu. Il m’a tiré en arrière, assez brutalement. «Votre frère a demandé que personne n’entre ici. Malheureusement il n’y a plus grand-chose à faire.»

Il m’a regardé durement: «D’ailleurs où étiez-vous passé?

— Où est Jacques?» Ma voix vibrait de colère contenue.

«Au phare. Julius Véran essaie de signaler à Maurice qu’on a besoin de secours. Il a arrangé l’héliotrope avec un miroir plus puissant. Mais c’est inutile. Je suis d’avis de transférer Metcalfe sur Gabriel, pour éviter le risque de contagion. Votre frère a diagnostiqué une variole confluente.»

Éviter la contagion ou la propagation de la nouvelle qui conduirait les Anglais à prolonger la quarantaine? Je suis ressorti en titubant. Dehors, le soleil est éblouissant, le lagon d’un bleu qui écorche.

Je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je vais vers la pointe, pour entendre le vacarme des oiseaux. Là, je peux entendre à l’intérieur de mon oreille la voix de Suryavati, quand elle chante Lalli lug gaya, la chanson du voleur. Dans les buissons, dans la terre noire chauffée par le soleil, je respire l’odeur poivrée de son corps, de ses cheveux, sur les pierres, je sens ses paumes usées comme celles d’une vieille femme. C’est un rêve que j’ai fait cette nuit, et qui n’a pas cessé avec le jour, un rêve qui continue dans la lumière et dans la brûlure du sable sous mes pieds, un rêve plus vrai que tout ce qu’il y a ici, que la peur et la mort.

Je me suis couché en chien de fusil à ma place, près du récif. Le soleil brûle mes paupières comme une fatigue. J’ai regardé la toison des batatrans, leurs fleurs roses qui vibrent dans le vent, jusqu’à oublier.