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C’est le brouhaha de l’embarquement de John Metcalfe qui me réveille. Le soleil est redescendu vers l’ouest, il éclaire la scène avec une sorte de netteté irréelle. Jacques est déjà à l’avant de la plate, avec sa bonbonne de Condys fluide. Julius Véran et Bartoli portent John sur une civière improvisée avec deux cannes et un vieux drap. Ils prennent de grandes précautions pour ne pas toucher le malade. Ils ont même attaché des foulards imprégnés de vinaigre autour de leurs visages. John Metcalfe est lourd dans la civière, ses habits sont tachés, sa barbe et ses cheveux gris de poussière. Sarah Metcalfe est entrée dans l’eau jusqu’à la taille, sa longue robe bleue gonflée autour d’elle comme une crinoline. Elle tient dans ses bras la petite valise où John garde ses échantillons et tout son matériel de botaniste. Elle a l’air de partir pour une promenade, un pique-nique. À peine la civière est-elle posée au fond de la plate, Bartoli et Véran entrent dans l’eau à leur tour et empoignent Sarah, la hissent à l’arrière de la barque. Elle s’assoit à côté du passeur, le dos tourné au rivage, dans une attitude d’hébétement qui contraste avec la scène de désespoir que m’a racontée Suzanne. La barque est trop chargée pour prendre Véran et Bartoli, qui restent sur le môle tandis que le vieux Mari s’arc-boute inutilement sur sa rame pour se dégager du banc de sable. La scène aurait quelque chose de comique en d’autres circonstances. Véran et Bartoli doivent retourner à l’eau pour pousser la plate vers le large. Je ne peux voir le visage de Sarah Metcalfe, qui n’a pas regardé une seule fois en arrière. Je vois seulement sa robe mouillée, et la tache claire de ses cheveux, coiffés en un chignon qui se dénoue, et à ses oreilles, autour de son cou, l’éclat de ses bijoux, inutiles, dérisoires dans ce dernier voyage. Je suis debout sur la plage. La fièvre fait battre mon sang dans ma gorge. L’air est immobile, chaud, j’ai du mal à respirer. Peut-être que moi aussi j’ai été touché par le mal.

Alors que la barque parvient enfin à se détacher de la rive, Jacques se retourne et me regarde. Il fait un geste, puis il se rassoit. Que veut-il dire? Peut-être simplement, comme Suryavati pour éloigner les enfants trop curieux, Outta! Jaiee! La plate glisse lentement sur le lagon vers Gabriel. Il me semble à présent que jamais nous ne quitterons cet endroit.

Je ne peux pas attendre de voir monter dans le ciel la fumée noire qui annoncera que quelqu’un est mort sur Gabriel. Je ne veux même plus guetter la ligne bleutée de Maurice, du haut du volcan, sous les nuages qui montent à l’horizon. Si la chaloupe des Anglais venait maintenant, je n’irais même pas l’attendre. Cela m’est devenu indifférent. Plutôt mourir dans un recoin de l’île, sous le cratère desséché, avec la ronde vertigineuse des pailles-en-queue. Plutôt me laisser emporter par le courant de la passe et disparaître en haute mer.

Je ne peux plus retourner de l’autre côté, à Palissades. Il me semble que je porte la mort sur moi. Les dessins de cendre que Suryavati avait faits sur mon visage se sont effacés, je ne suis plus qu’un naufragé en haillons, le ventre gonflé par l’eau mauvaise infestée de larves de moustiques. L’eau noire des citernes me donne la dysenterie et met la nausée dans ma gorge. Je ne peux que regarder devant moi, les rochers noirs et l’eau du lagon, quelques arpents à peine, le domaine des centipèdes et des fourmis.

C’est Jacques qui vient à ma recherche. Il m’a trouvé sur la pente du volcan, au-dessus du cimetière. Il a l’air fatigué. Il s’assoit dans les rochers, à côté de moi, sans me regarder. Ses habits sont en loques. Il est pieds nus dans ses souliers. Son visage est maigre, noirci par le soleil, il a l’arête du nez qui pèle, sa barbe autrefois si soignée est hirsute, mêlée de poils blancs. Il est mon frère, et pourtant il me semble que personne ne m’est plus étranger. Est-ce lui qui a changé, ou moi, ou bien est-ce qu’en venant ici nous avons perdu tout le superflu qui nous appareillait? Enfin il se tourne vers moi, je vois son œil divisé par le verre brisé.

C’est moi qui lui parle:

«Ils ne vont pas venir?»

Jacques hausse les épaules.

«À quoi bon? On ne peut plus rien faire.» Il trace des ronds du bout de sa chaussure dans le sable noir. Lui aussi, il pense aux malades, aux femmes indiennes qui sont allés rejoindre les Metcalfe, de l’autre côté du lagon. Jacques dit: «Je ne suis pas un médecin, je suis un balayeur, un fossoyeur. J’arrose tout avec du désinfectant. Je mets le feu aux habits.

— Et eux?

— Ils s’en sortiront peut-être. Mari leur fait des compresses. Il y a une plante sur Gabriel, la bevilacqua, il dit que c’est bon pour calmer les plaies.» Il ricane un peu. «Bevilacqua! C’est Boileau, le nom du commandant qui nous a emmenés à Zanzibar, pour son rendez-vous galant, et qui nous a valu l’épidémie de variole. Il doit y avoir une loi secrète…»

Je ne comprends pas bien ce qu’il dit. Tout s’écroule, se délite. Médine, la maison d’Anna, le paradis sur terre, cela n’existe plus. Jacques est nerveux. Il y a deux jours qu’il n’a plus de tabac. Il a demandé à Mari de parler aux contrebandiers, mais ils ne fournissent que le bétel ou le ganjah. Il parle avec une sorte de véhémence.

«J’ai compris d’où vient tout cela, maintenant c’est clair, ce n’est plus un hasard. Ce sont les Patriarches, les coquins de la Synarchie. Ils ont tout organisé, ils ont tout décidé. La saison n’a pas commencé, ils n’ont pas besoin de laboureurs. Véran a envoyé des messages, il a demandé qu’on nous transfère à Grand-Baie, il y a une quarantaine, un hôpital, des médicaments. Personne n’a répondu. Ce sont eux qui ont intercepté les messages. Alexandre, le Patriarche. Il ne veut pas que nous allions lui demander des comptes. Pour lui nous n’existons plus.»

J’étais encore petit enfant, j’allais en vacances chez notre père, à Montparnasse. Je ne connaissais rien à Maurice, rien au monde, et déjà je connaissais les Patriarches. Leurs noms, comme une litanie, Lamy, Francheville, Montcalm, Kervoal, Kerobestin, Kervern, Pierrecoste, de Saint-Botrop, Legrix de Noyalle, ils étaient en moi, ils régnaient sur des domaines imaginaires, aux surnoms familiers et étranges, que Jacques me faisait répéter, et que je ne pouvais partager avec personne: Médine, Mon Désert, Riche-en-eau, Bel-Ombre, Beaux-Songes, Camp-de-Masque, Mapou, Maurel, Tamarin, Yémen, Albion, Savannah, Ramah-Eau-Bleue, Trou-d’eau-douce… Ce sont les noms qui me reviennent, tandis que je descends avec Jacques à travers les broussailles, dans la direction du cimetière.

Je sens mon cœur qui bat trop fort, j’ai les yeux pleins de larmes. Jacques se méprend, il met son bras autour de mes épaules, comme il faisait quand il allait me chercher à la pension. Il dit:

«Oublie tout ce que je viens de te dire, j’étais découragé. Ça va beaucoup mieux maintenant. Encore quelques jours et nous serons là-bas, tu verras, ça sera bien comme tu imagines.»

Ce n’est pas de la tristesse ni du découragement que je ressens, mais de la colère, de la rage. Je voudrais exercer une vengeance implacable contre ceux qui nous ont exilés. Je voudrais revenir sans qu’ils le sachent, sous un autre nom, avec un autre visage, et briser leur orgueil, faire tomber leurs demeures, leur honneur, comme Edmond Dantès.

«Et eux? Et eux, est-ce qu’ils reverront tout cela?» Je ne sais rien dire d’autre, je montre la pente du volcan, le bois de filaos qui nous sépare de Palissades, l’eau du lagon pareille à un miroir de turquoise. Je répète, ma voix est bizarre, enrouée: «Et eux? Qu’est-ce qu’ils feront?»

Jacques ne répond pas. Je sais qu’il pense comme moi, je sais qu’il ressent la même honte, la même colère. Mais c’est sa femme qui le préoccupe avant tout, pour elle il pourrait oublier le monde. Comme s’il lisait dans ma pensée, il dit: