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Canaliser la foule. En extraire l'énergie et la canaliser pour en obtenir le meilleur et, avec elle, construire, était à cet instant son unique préoccupation. Le seul problème était qu'elle ne savait pas quoi construire.

Soudain quelqu'un surgit en courant et murmura à l'oreille de Julie:

– Les flics ont tout bouclé, on ne pourra bientôt plus sortir.

Il y eut une rumeur dans la foule. Julie reprit le micro.

– On vient de m'annoncer que les flics ont bouclé les alentours. Nous sommes ici comme dans une île déserte et pourtant en plein centre d'une ville moderne. Ceux qui veulent partir feraient bien de se décider tout de suite, avant que cela ne devienne impossible.

Trois cents personnes se dirigèrent vers la grille. C'étaient pour la plupart des gens plus mûrs qui craignaient que leur famille ne s'inquiète, des gens pour qui leur travail avait plus d'importance que ce qui, après tout, n'avait été pour eux qu'une fête. Il y avait aussi des jeunes qui redoutaient les remontrances paternelles après cette nuit où ils n'étaient pas rentrés, et sans prévenir, d'autres qui aimaient bien le rock mais se souciaient comme d'une guigne de cette révolution de fourmis.

Enfin les leaders écolo, banlieusards, lutte des classes qui avaient tenté de récupérer la manifestation quittèrent également les lieux en marmonnant des railleries.

On ouvrit la grille. Dehors, les CRS regardèrent passer les partants avec indifférence.

– Et maintenant que nous sommes rien qu'entre gens de bonne volonté, que la fête commence vraiment! s'exclama Julie.

118. ENCYCLOPEDIE

UTOPIE DES INDIENS D'AMÉRIQUE: Les Indiens d'Amérique du Nord, qu'ils soient sioux, cheyennes, apaches, crows, navajos, comanches, etc. partageaient les mêmes principes.

Tout d'abord, ils se considéraient comme faisant partie intégrante de la nature et non maîtres de la nature. Leur tribu ayant épuisé le gibier d'une zone migrait afin que le gibier puisse se reconstituer. Ainsi leur ponction n'épuisait pas la Terre. Dans le système de valeurs indien, l'individualisme était source de honte plutôt que de gloire. Il était obscène de faire quelque chose pour soi. On ne possédait rien, on n'avait de droit sur rien. Encore de nos jours, un Indien qui achète une voiture sait qu'il devra la prêter au premier Indien qui la lui réclamera.

Leurs enfants étaient éduqués sans contraintes. En fait, ils s'autoéduquaient.

Ils avaient découvert les greffes de plantes qu'ils utilisaient par exemple pour créer des hybrides de maïs. Ils avaient découvert le principe d'imperméabilisation des toiles grâce à la sève d'hévéa. Ils savaient fabriquer des vêtements de coton dont la finesse de tissage était inégalée en Europe. Ils connaissaient les effets bénéfiques de l'aspirine (acide salicylique), de la quinine… Dans la société indienne d'Amérique du Nord, il n'y avait pas de pouvoir héréditaire ni de pouvoir permanent. À chaque décision, chacun exposait son point de vue lors du pow-wow (conseil de la tribu). C'était avant tout (et bien avant les révolutions républicaines européennes) un régime d'assemblée. Si la majorité n'avait plus confiance dans son chef, celui-ci se retirait de lui-même. C'était une société égalitaire. Il y avait certes un chef mais on n'était chef que si les gens vous suivaient spontanément. Être leader, c'était une question de confiance. À une décision prise en pow-wow chacun n'était obligé d'obéir que s'il avait voté pour cette décision. Un peu comme si, chez nous, il n'y avait que ceux qui trouvaient une loi juste qui l'appliquaient!

Même à l'époque de leur splendeur, les Amérindiens n'ont jamais eu d'armée de métier. Tout le monde participait à la bataille quand il le fallait, mais le guerrier.était avant tout reconnu socialement comme chasseur, cultivateur et père de famille. Dans le système indien, toute vie, quelle que soit sa forme, mérite le respect. Ils ménageaient donc la vie de leurs ennemis pour que ceux-ci en fassent de même. Toujours cette idée de réciprocité: ne pas faire aux autres ce qu'on n'a pas envie qu'ils nous fassent.

La guerre était considérée comme un jeu où l'on devait montrer son courage. On ne souhaitait pas la destruction physique de son adversaire. Un des buts du combat guerrier était notamment de toucher l'ennemi avec l'extrémité de son bâton à bout rond. C'était un honneur plus fort que de le tuer. On comptait «une touche». Le combat s'arrêtait dès les premières effusions de sang. Il y avait rarement des morts.

Le principal, objectif des guerres interindiennes consistait à voler les chevaux de l'ennemi. Culturel-lement, il leur fut difficile de comprendre la guerre de masse pratiquée par les Européens. Ils furent très surpris quand ils virent que les Blancs tuaient tout le monde, y compris les vieux, les femmes et les enfants. Pour eux ce n'était pas seulement affreux, c'était surtout aberrant, illogique, incompréhensible. Pourtant, les Indiens d'Amérique du Nord résistèrent relativement longtemps. Les sociétés sud-américaines furent plus faciles à attaquer. Il suffisait de décapiter la tête royale pour que toute la société s'effondre. C'est la grande faiblesse des systèmes à hiérarchie et à administration centralisées. On les tient par leur monarque. En Amérique du Nord, la société avait une structure plus éclatée. Les cow-boys eurent affaire à des centaines de tribus migrantes. Il n'y avait pas un grand roi immobile mais des centaines de chefs mobiles. Si les Blancs arrivaient à mater ou à détruire une tribu de cent cinquante personnes, ils devaient à nouveau s'attaquer à une deuxième tribu de cent cinquante personnes. Ce fut malgré tout un gigantesque massacre. En 1492, les Amérindiens étaient dix millions. En 1890, ils étaient cent cinquante mille, se mourant pour la plupart des maladies apportées par les Occidentaux. Lors de la bataille de Little Big Horn, le 25 juin 1876, on assista au plus grand rassemblement indien: dix à douze mille individus dont trois à quatre mille guerriers. L'armée amérindienne écrasa à plate couture l'armée du général Custer. Mais il était difficile de nourrir tant de personnes sur un petit territoire. Après la victoire, les Indiens se sont donc séparés. Ils considéraient qu'après avoir subi une telle humiliation, les Blancs n'oseraient plus jamais leur manquer de respect.

En fait, les tribus ont été réduites une par une. Jusqu'en 1900, le gouvernement américain a tenté de les détruire. Après 1900, il a cru que les Amérindiens s'intégreraient au melting-pot comme les Noirs, les Chicanos, les Irlandais, les Italiens. Mais c'était là une vision réduite. Les Amérindiens ne voyaient absolument pas ce qu'ils pouvaient apprendre du système social et politique occidental qu'ils considéraient comme nettement moins évolué que le leur.

Edmond Wells, Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, tome III.

119. ÇA RISSOLE

Dès que la lumière du soleil à l'extérieur se fait plus forte que la lumière de la braise à l'intérieur, les fourmis se regroupent sur la berge, puis partent vers les longues terres de l'Ouest.

Elles ne sont qu'une centaine mais elles ont l'impression de pouvoir, ensemble, changer le monde. Princesse 103e est consciente qu'après s'être lancée dans une croisade d'ouest en est afin de découvrir le mystérieux pays des Doigts, elle en effectue à présent une autre en sens inverse afin d'expliquer aux autres ce mystérieux pays des Doigts et ainsi faire évoluer sa civilisation.

Un vieux proverbe myrmécéen le dit bien: Tout ce qui part dans une direction revient dans la direction inverse.