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Il la regardait, mais ne l’écoutait plus. Ses yeux avaient pris une fixité trouble. Eudeline savait bien ce que signifiait ce regard ; elle le lui connaissait déjà quand il avait quinze ans.

— Veuille t’étendre, ordonna-t-il brusquement.

— Là, Monseigneur… Je veux dire, Sire ? murmura-t-elle avec un peu d’effroi en désignant le lit de Philippe le Bel.

— Oui, là, justement ! répondit le Hutin d’une voix sourde.

Un instant elle hésita devant ce qui lui paraissait un sacrilège. Après tout, Louis était le roi maintenant, et ce lit était devenu le sien. Elle ôta son bonnet, laissa choir sa chape et sa chemise ; ses nattes d’or se dénouèrent complètement. Elle était un peu plus grasse qu’autrefois, mais elle avait toujours sa belle courbe de reins, ce dos ample et tranquille, cette hanche au toucher de soie où jouait la lumière… Ses gestes semblaient dociles, et c’était de docilité précisément que le Hutin était avide. De même qu’on bassinait le lit pour en chasser le froid, ce beau corps allait en chasser les démons.

Un peu inquiète, un peu éblouie, Eudeline se glissa sous la couverture d’or.

— J’avais raison, dit-elle aussitôt, ils grattent, ces draps neufs ! Je le savais bien.

Louis s’était fébrilement dépouillé de sa chemise ; maigre, les épaules osseuses, et lourd par maladresse, il se jeta sur elle avec une précipitation désespérée comme si l’urgence ne pouvait tolérer le moindre atermoiement.

Hâte vaine. Les rois ne commandent point à tout et sont, en certaines choses, exposés à mêmes mécomptes que les autres hommes. Les désirs du Hutin étaient surtout de tête. Accroché aux épaules d’Eudeline ainsi qu’un noyé à une bouée, il s’évertuait, par simulacre, à surmonter une défaillance qui donnait peu d’espoir. « Certes, s’il n’honorait pas autrement Madame Marguerite, se disait Eudeline, on comprend mieux qu’elle l’ait trompé. »

Tous les encouragements silencieux qu’elle lui prodigua, tous les efforts qu’il fît et qui n’étaient point d’un prince allant à la victoire, demeurèrent sans succès. Il s’écarta d’elle, défait, honteux ; il tremblait, au bord de la rage ou des sanglots.

Elle essaya de le calmer :

— Vous avez tant cheminé aujourd’hui ! Vous avez eu si froid, et vous devez avoir le cœur si triste ! C’est bien naturel le soir qu’on a enterré son père, et cela peut arriver à tout un chacun, vous savez.

Le Hutin contemplait cette belle femme blonde, offerte et inaccessible, étendue là comme pour incarner quelque châtiment infernal, et qui le regardait avec compassion.

— C’est la faute de cette gueuse, de cette catin… dit-il.

Eudeline recula, croyant que l’injure s’adressait à elle.

— Je voulais qu’on la mît à mort après son forfait, continua-t-il les dents serrées. Mon père a refusé ; mon père ne m’a point vengé. Et maintenant, c’est moi qui suis comme mort… dans ce lit où je sens mon malheur, où je ne pourrai jamais dormir !

— Mais si, Monseigneur Louis, dit Eudeline doucement en l’attirant contre elle. Mais si c’est un bon lit ; mais c’est un lit de roi. Et pour chasser ce qui vous empêche, c’est une reine qu’il vous faut mettre dedans.

Elle était émue, modeste, sans reproches, ni dépit.

— Crois-tu vraiment, Eudeline ?

— Mais oui, Monseigneur Louis, je vous assure : dans un lit de roi, c’est une reine qu’il faut, répéta-t-elle.

— Peut-être en aurai-je une bientôt. Il paraît qu’elle est blonde, comme toi.

— C’est grand compliment que vous me faites là, répondit Eudeline.

— On dit qu’elle est très belle, continua le Hutin, et de grande vertu ; elle vit à Naples…

— Mais oui, Monseigneur Louis, mais oui, je suis sûre qu’elle vous rendra heureux. Maintenant il vous faut reposer.

Maternelle, elle lui offrait l’appui d’une épaule tiède qui sentait la lavande, et elle l’écoutait rêver tout haut à cette femme inconnue, à cette princesse lointaine dont elle tenait, cette nuit, si vainement la place. Il se consolait, dans les mirages de l’avenir, de ses infortunes passées et de ses défaites présentes.

— Mais oui, Monseigneur Louis, c’est tout juste une épouse comme cela qu’il vous faut. Vous verrez comme vous vous sentirez bien fort auprès d’elle…

Il se tut enfin. Et Eudeline demeura sans oser bouger, les yeux grands ouverts sur les trois chaînes de la veilleuse, attendant l’aube pour se retirer.

Le roi de France dormait.

DEUXIÈME PARTIE

LES LOUPS SE MANGENT ENTRE EUX

I

LOUIS HUTIN TIENT SON PREMIER CONSEIL

Pendant seize ans, Marigny avait siégé au Conseil étroit, dont sept à la droite du roi. Pendant seize ans, il y avait servi le même prince, et pour faire prévaloir la même politique. Pendant seize ans il avait été certain d’y retrouver des amis fidèles et des subordonnés diligents. Il sut bien, ce matin-là, dès qu’il eut passé le seuil de la chambre du Conseil, que tout était changé.

Autour de la longue table, les conseillers se tenaient en même nombre à peu près que de coutume et la cheminée répandait dans la pièce la même odeur de chêne brûlé. Mais les places étaient différemment distribuées, ou occupées par des personnages nouveaux.

Auprès des membres de droit ou de tradition, tels les princes du sang ou le connétable Gaucher de Châtillon, Marigny n’apercevait ni Raoul de Presles, ni Nicole le Loquetier, ni Guillaume Dubois, légistes éminents, serviteurs fidèles de Philippe le Bel. Ils avaient été remplacés par des hommes tels qu’Étienne de Mornay, chancelier du comte de Valois, ou Béraud de Mercour, grand seigneur turbulent et l’un des plus violemment hostiles, depuis des années, à l’administration royale.

Quant à Charles de Valois lui-même, il s’était attribué le siège habituel de Marigny.

Des vieux serviteurs du Roi de fer, seul demeurait, en dehors du connétable, l’ex-chambellan Hugues de Bouville, sans doute parce qu’il appartenait à la haute noblesse. Les conseillers issus de la bourgeoisie avaient été écartés.

Marigny saisit d’un seul regard toutes les intentions d’offense et de défi dont témoignaient à son égard la composition et la disposition d’un tel Conseil. Il resta un moment immobile, la main gauche au collet de sa robe, sous son large menton, le coude droit serré sur son sac à documents, comme s’il pensait : « Allons ! Il va falloir nous battre ! » Et rassemblait ses forces.

Puis, s’adressant à Hugues de Bouville, mais de façon à être entendu de tous, il demanda :

— Messire de Presles est-il malade ? Messires de Bourdenai, de Briançon et Dubois ont-ils été empêchés, que je ne vois aucun d’eux ? Ont-ils fait tenir excuse de leur absence ?

Le gros Bouville eut un instant d’hésitation et répondit, baissant les yeux :

— Je n’ai pas eu charge de réunir le Conseil. C’est messire de Mornay qui y a pourvu.

Se renversant un peu sur le siège qu’il venait de s’approprier, Valois dit alors, avec une insolence à peine voilée :

— Vous n’avez pas oublié, messire de Marigny, que le roi appelle au Conseil qui il veut, comme il veut, et quand il veut. C’est droit de souverain.

Marigny fut au bord de répondre que si c’était, en effet, le droit du roi de convier à son Conseil qui lui plaisait, c’était aussi son devoir de choisir des hommes qui s’entendissent aux affaires, et que les compétences ne se formaient pas du soir au matin.