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— Je voulais commencer par-là, Monseigneur, mais vous m’en avez empêché.

— Et pourquoi, à votre avis, sommes-nous dans cette pénurie ?

— Parce que les tailles d’impôt rentrent mal quand on les prend sur un peuple en disette. Parce que les barons, comme vous le savez le premier, Monseigneur, rechignent à payer les aides. Parce que le prêt consenti par les compagnies lombardes a servi pour régler aux mêmes barons les soldes de la dernière expédition de Flandre, cette expédition que vous aviez si fort conseillée…

— … et que vous avez voulu clore de votre chef, messire, avant que nos chevaliers aient pu y trouver gloire, et nos finances profit. Si le royaume n’a pas tiré avantage des hâtifs traités que vous êtes allé conclure à Lille, j’imagine qu’il n’en fut pas de même pour vous, car votre habitude n’est point de vous oublier dans les marchés que vous passez. J’en ai subi l’apprentissage à mon détriment.

Ces derniers mots faisaient allusion à l’échange de leurs seigneuries respectives de Gaillefontaine et de Champrond auquel ils avaient procédé, quatre ans plus tôt, à la demande de Valois d’ailleurs, et dans lequel celui-ci s’était jugé dupé. Leur grande brouille datait de là.

— Il n’empêche, dit Louis X, que messire de Bouville doit être mis en chemin au plus tôt.

Marigny ne parut pas avoir entendu que le roi parlait. Il se leva, et l’on eut la certitude que quelque chose d’irréparable allait se produire.

— Sire, j’aimerais que Monseigneur de Valois éclairât ce qu’il vient de dire au sujet des conventions de Lille et de Marquette, ou bien qu’il retirât ses paroles.

Quelques secondes s’écoulèrent sans qu’il y eût aucun bruit dans la chambre du Conseil. Puis Monseigneur de Valois à son tour se leva, faisant tressauter les queues d’hermine qui lui ornaient les épaules et la taille.

— Je déclare devant vous, messire, ce que chacun prononce dans votre dos, à savoir que les Flamands vous ont acheté le retrait de nos bannières, et que vous avez ensaché pour vous des sommes qui eussent dû revenir au Trésor.

Les mâchoires contractées, son visage grumeleux blanchi par la colère, et les yeux regardant comme au-delà des murs, Marigny ressemblait à sa statue de la Galerie mercière.

— Sire, dit-il, j’ai entendu aujourd’hui plus qu’un homme d’honneur ne saurait entendre en toute sa vie. Je ne tiens mes biens que des bontés du roi votre père, dont je fus en toutes choses le serviteur et le second pendant seize années. Je viens d’être devant vous accusé de détournement, et de commerce avec les ennemis du royaume. Puisque nulle voix ici, et la vôtre avant toutes, Sire, ne s’élève pour me défendre contre pareille vilenie, je vous demande de nommer commission afin de faire vérifier mes comptes, desquels je suis responsable devant vous, et devant vous seul.

Les princes médiocres ne tolèrent qu’un entourage de flatteurs qui leur dissimulent leur médiocrité. L’attitude de Marigny, son ton, sa présence même, rappelaient trop évidemment au jeune roi qu’il était inférieur à son père.

S’emportant lui aussi, Louis X s’écria :

— Soit ! Cette commission sera nommée, messire, puisque c’est vous-même qui le demandez.

Par cette parole, il se séparait du seul homme capable de gouverner à sa place et de diriger son règne. La France allait payer pendant de longues années ce mouvement d’humeur.

Marigny ramassa son sac à documents, le remplit, et se dirigea vers la porte. Son geste irrita un peu plus le Hutin, qui lui lança :

— Et jusque-là, vous voudrez bien ne plus avoir affaire avec notre Trésor.

— Je m’en garderai bien, Sire, dit Marigny depuis le seuil.

Et l’on entendit ses pas décroître dans l’antichambre.

Valois triomphait, presque surpris de la rapidité de cette exécution.

— Vous avez eu tort, mon frère, lui dit le comte d’Évreux ; on ne force point un tel homme, et de telle sorte.

— J’ai eu grand-raison, mon frère, répliqua Valois, et bientôt vous m’en saurez gré. Ce Marigny est un mal sur le visage du royaume, qu’il fallait se hâter de faire crever.

— Mon oncle, demanda Louis X revenant impatiemment à son seul souci, quand mettrez-vous en chemin notre ambassade auprès de la cour de Naples ?

Aussitôt que Valois lui eut promis que Bouville partirait dans la semaine, il leva le conseil. Il était mécontent de tout et de tous, parce qu’en vérité, il était mécontent de lui-même.

II

ENGUERRAND DE MARIGNY

Précédé comme à l’ordinaire de deux sergents massiers portant bâton à fleur de lis, escorté de secrétaires et d’écuyers, Enguerrand de Marigny, regagnant sa demeure, étouffait de fureur. « Ce coquin, ce brochet, m’accuser de trafiquer des traités ! Le reproche est pour le moins plaisant venant de lui, qui a passé sa vie à se vendre au plus offrant… Et ce petit roi qui a de la cervelle comme une mouche et de la hargne comme une guêpe, n’a pas dit un mot à mon adresse, sinon pour m’ôter la gestion du Trésor ! »

Il marchait sans rien voir des rues ni des gens. Il gouvernait les hommes de si haut depuis si longtemps qu’il avait perdu l’habitude de les regarder. Les Parisiens s’écartaient devant lui, s’inclinaient, lui tiraient de grands coups de bonnet, et puis le suivaient des yeux en échangeant quelque remarque amère. Il n’était pas aimé, ou ne l’était plus.

Parvenu à son hôtel de la rue des Fossés-Saint-Germain, il traversa la cour d’un pas pressé, jeta son manteau au premier bras qui se tendait et, toujours tenant son sac à documents, gravit l’escalier tournant.

Gros coffres, gros chandeliers, tapis épais, lourdes tentures, l’hôtel n’était meublé que de choses solides et faites pour durer. Une armée de valets y veillait au service du maître, et une armée de clercs y travaillait au service du royaume.

Enguerrand poussa la porte de la pièce où il savait trouver sa femme. Celle-ci brodait au coin du feu ; sa sœur, madame de Chanteloup, une veuve bavarde, était auprès d’elle. Deux levrettes d’Italie, naines et frileuses, sautillaient à leurs pieds.

Au visage que montrait son mari, madame de Marigny aussitôt s’inquiéta.

— Bon ami, que s’est-il produit ? demanda-t-elle.

Alips de Marigny, née de Mons, vivait depuis bientôt cinq ans dans l’admiration de l’homme qui l’avait épousée, en secondes noces, et brûlait pour lui d’un dévouement constant et passionné.

— Il se produit, répondit Marigny, que, maintenant que le roi Philippe n’est plus là pour les tenir sous le fouet, les chiens se sont lancés après moi.

— Puis-je vous aider d’aucune sorte ?

Il la remercia, mais si durement, ajoutant qu’il savait assez bien se conduire seul, que les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme. Enguerrand alors se pencha pour la baiser au front, et murmura :

— Je ne méconnais point, Alips, que je n’ai que vous pour m’aimer !

Puis il passa dans son cabinet de travail, jeta son sac à documents sur un coffre. Il marcha un moment d’une fenêtre à l’autre, pour donner à sa raison le temps de prendre le pas sur sa colère. « Vous m’avez ôté le Trésor, jeune Sire, mais vous avez omis le reste. Attendez donc ; vous ne me briserez pas si aisément. »

Il agita une clochette.

— Quatre sergents, promptement, dit-il à l’huissier qui se présenta. Les sergents demandés montèrent de la salle des gardes. Marigny leur distribua les ordres :

— Toi, va quérir messire Alain de Pareilles, au Louvre. Toi, va quérir mon frère l’archevêque, qui doit ce jour être au palais épiscopal. Toi, messires Dubois et Raoul de Presles ; toi, messire Le Loquetier. S’ils ne sont point en leurs hôtels, affairez-vous à les rembûcher. Et dites à tous que je les attends céans.