À combien de personnes, depuis huit jours, n’avait-il pas donné la même assurance ?
— Mais le tour que Marigny vient de nous jouer sera le dernier, je vous le promets aussi ! Le chien rendra gorge, et vos arrérages, nous les prendrons sur ses biens. Car où croyez-vous que soient passés les revenus de votre comté ? Dans sa cassette, mon cousin, dans sa cassette !
Et Monseigneur de Valois, déambulant à travers son cabinet, exhala une fois de plus ses griefs contre le coadjuteur, ce qui était manière d’éluder les demandes.
Marigny, à ses yeux, portait la responsabilité de tout. Un vol avait-il été commis dans Paris ? Marigny ne tenait point en main les sergents du guet, et peut-être même partageait avec les malfaiteurs. Un arrêt du Parlement défavorisait-il un grand seigneur ? Marigny l’avait dicté.
Petits et grands maux, la voirie boueuse, l’insoumission des Flandres, la pénurie de blé, n’avaient qu’un seul auteur et qu’une seule origine. L’adultère des princesses, la mort du roi et même l’hiver précoce étaient imputables à Marigny ; Dieu punissait le royaume d’avoir si longtemps toléré un si malfaisant ministre !
D’Artois, d’ordinaire bruyant et hâbleur, regardait son cousin en silence et sans un instant se lasser. En vérité, pour quelqu’un dont la nature coulait un peu de même fontaine, Monseigneur de Valois avait de quoi fasciner.
Étonnant personnage que celui de ce prince à la fois impatient et tenace, véhément et retors, courageux de son corps mais faible devant la louange, et toujours animé d’ambitions extrêmes, toujours lancé dans de gigantesques entreprises et toujours échouant par manque d’une appréciation juste des réalités. La guerre était mieux son affaire que l’administration de la paix.
À l’âge de vingt-sept ans, mis par son frère à la tête des armées françaises, il avait ravagé la Guyenne en révolte ; le souvenir de cette expédition le laissait à jamais grisé. À trente et un ans, appelé par le pape Boniface et par le roi de Naples pour combattre les Gibelins et pacifier la Toscane, il s’était fait délivrer des indulgences de croisade, en même temps que les titres de vicaire général de la Chrétienté et de comte de Romagne. Or sa « croisade », il l’avait employée à rançonner les villes italiennes, et à extraire des seuls Florentins deux cent mille florins d’or pour leur consentir la grâce d’aller piller ailleurs.
Ce grand seigneur mégalomane montrait un tempérament d’aventurier, des goûts de parvenu et des volontés de fondateur de dynastie. Aucun sceptre ne se trouvait libre dans le monde, aucun trône vacant, sans qu’aussitôt Valois n’étendît la main. Et sans jamais de succès.
Maintenant, à quarante-quatre ans révolus, Charles de Valois s’écriait volontiers :
— Je ne me suis tant dépensé que pour perdre ma vie. La fortune toujours m’a trahi !
C’est qu’il considérait alors tous ses rêves écroulés, rêve d’Aragon, rêve d’un royaume d’Arles, rêve byzantin, rêve allemand, et les additionnait dans le grand songe d’un empire qui se fût étendu de l’Espagne au Bosphore et pareil au monde romain, mille ans auparavant, sous Constantin.
Il avait échoué à dominer l’univers. Au moins lui restait-il la France où déployer sa turbulence.
— Croyez-vous vraiment qu’il accepte, votre banquier ? demanda-t-il brusquement à d’Artois.
— Mais oui ; il exigera des gages, mais il acceptera.
— Voilà donc où je suis réduit, mon cousin ! dit Valois avec un grand désespoir qui n’était pas feint. À dépendre du bon vouloir d’un usurier siennois pour commencer à remettre quelque ordre en ce royaume.
IV
LE PIED DE SAINT LOUIS
Messer Tolomei fut introduit dans le cabinet, et Robert d’Artois se déplia tout entier pour l’accueillir, paumes ouvertes.
— Ami banquier, je vous ai de grandes dettes, et vous ai toujours promis de vous payer à la première faveur que me ferait le sort. Eh bien ! Ce moment est venu.
— Heureuse nouvelle, Monseigneur, répondit Spinello Tolomei en s’inclinant.
— Et d’abord, poursuivit d’Artois, je veux commencer par m’acquitter de la reconnaissance que je vous dois en vous procurant un client royal.
Tolomei s’inclina de nouveau, et plus profondément, devant Charles de Valois, en disant :
— Qui ne connaît Monseigneur, au moins de vue et de renommée… Il a laissé de grands souvenirs à Sienne…
Les mêmes qu’à Florence, à ceci près que Sienne étant plus petite, il n’avait pris que dix-sept mille florins pour la « pacifier » !
— J’ai moi aussi gardé bonne impression de votre ville, dit Valois.
— Ma ville, à présent, Monseigneur, c’est Paris.
Le teint bistre, la joue grasse et pendante, l’œil gauche fermé par la malice, Tolomei attendait qu’on l’invitât à s’asseoir, ce que fit Valois en lui désignant un siège. Car messer Tolomei méritait quelques égards. Ses confrères, marchands et banquiers italiens de Paris, l’avaient élu tout récemment, à la mort du vieux Boccanegra, « capitaine général » de leurs compagnies. Cette fonction, qui lui donnait contrôle ou connaissance de la quasi-totalité des opérations de banque dans le pays, lui conférait une puissance secrète, mais primordiale. Tolomei était une sorte de connétable du crédit.
— Vous n’ignorez pas, ami banquier, reprit d’Artois, le grand mouvement qui se fait ces jours-ci. Messire de Marigny, qui n’est pas fort votre ami, je crois, non plus qu’il n’est le nôtre, se trouve en mauvais point…
— Je sais… murmura Tolomei.
— Aussi ai-je conseillé à Monseigneur de Valois, comme il avait besoin d’appeler un homme de finances, de s’adresser à vous dont l’habileté m’est connue autant que le dévouement.
Tolomei remercia d’un petit sourire de courtoisie. Sous sa paupière close, il observait les deux grands barons, et pensait : « Si l’on voulait m’offrir la gérance du Trésor, on ne me ferait point tant de compliments. »
— Que puis-je pour votre service, Monseigneur ? demanda-t-il en se tournant vers Valois.
— Eh mais ! Ce que peut un banquier, messer Tolomei ! répondit l’oncle du roi avec cette belle arrogance qu’il avait lorsqu’il s’apprêtait à demander de l’argent.
— Je l’entends bien ainsi, Monseigneur. Avez-vous des fonds à placer en bonnes marchandises qui doubleront de prix dans les six mois à venir ? Désirez-vous quelques parts dans le commerce de navigation qui se développe fort en ce moment où l’on doit apporter par mer tant de choses qui manquent ? Voilà de tels services que j’aurais honneur à vous rendre.
— Non, il ne s’agit point de cela, dit vivement Valois.
— Je le déplore, Monseigneur ; je le déplore pour vous. Les meilleurs gains se font par temps de pénurie…
— Ce que je souhaite, présentement, c’est que vous m’avanciez un peu d’argent frais… pour le Trésor.
Tolomei prit une mine désolée.
— Ah ! Monseigneur, ne doutez point du désir que j’ai de vous obliger ; mais voilà bien la seule chose en quoi je ne puis vous satisfaire. Nos compagnies ont été fort saignées, ces mois derniers. Nous avons dû consentir au Trésor un gros prêt, qui ne nous rapporte rien, pour solder le coût de la guerre de-Flandre…
— Cela, c’était l’affaire de Marigny.
— Certes, Monseigneur, mais c’était notre argent. De ce fait nos coffres sont un peu rouillés aux serrures. À combien se monte votre besoin ?