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— La dame qui a ma foi et qui me garde la sienne, répliqua Guccio avec élan, est à coup sûr la plus belle qui soit… après vous, Donna Clemenza, et ce n’est point mal aimer que de dire le vrai.

Depuis qu’il était à Naples, et se trouvait mêlé aux projets d’un mariage de roi, le neveu du banquier Tolomei se plaisait à prendre des airs de héros de chevalerie, blessé d’amour pour une belle lointaine. En vérité, sa passion s’accommodait assez bien de l’éloignement, et il n’avait laissé perdre aucune occasion des plaisirs qui s’offrent au voyageur.

La princesse Clémence, pour sa part, se sentait pleine de curiosité et de dispositions affectueuses à l’égard des amours d’autrui ; elle aurait voulu que tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles de la terre fussent heureux.

— Si Dieu veut que j’aille un jour en France…

Elle rougit à nouveau.

— … j’aurai plaisir à connaître celle à qui vous pensez tant, et que vous allez épouser, je le souhaite.

— Ah ! Madame, fasse le ciel que vous veniez ! Vous n’aurez pas de plus fidèle serviteur que moi, et, j’en suis certain, de plus dévouée servante qu’elle.

Et il ploya le genou, avec le meilleur air, comme s’il se fût trouvé en tournoi devant la loge des dames. Elle le remercia d’un geste de la main ; elle avait de beaux doigts fuselés, un peu longs du bout, pareils aux doigts qu’on voyait aux saintes sur les fresques.

« Ah ! Le bon peuple, les gentilles gens », pensait Clémence en regardant le petit Italien qui, en ce moment, lui représentait toute la France.

— Pouvez-vous me la nommer, demanda-t-elle encore, ou bien est-ce un secret ?

— Ce n’est point un secret pour vous, s’il vous plaît de le savoir, Donna Clemenza. Elle se nomme Marie… Marie de Cressay. Elle est de noble lignage ; son père était chevalier ; elle m’attend dans son château qui est à dix lieues de Paris… Elle a seize ans.

— Eh bien ! Soyez heureux, je vous le souhaite, signor Guccio ; soyez heureux avec votre belle Marie de Cressay.

Guccio sortit et s’élança dans les galeries en dansant. Il voyait déjà la reine de France assister à ses noces. Encore fallait-il, pour qu’un si beau projet vît le jour, que le roi Louis, d’une part, fût en mesure d’épouser Donna Clemenza, et que la famille de Cressay, d’autre part, voulût bien accorder à un Lombard la main de Marie…

Le jeune homme trouva Hugues de Bouville en l’appartement où on l’avait logé. L’ancien grand chambellan, un miroir à la main, cherchait la bonne lumière et tournait sur lui-même pour s’assurer de son apparence et mettre en place les mèches noires et blanches qui le faisaient ressembler à un gros cheval pie. Il en était à se demander s’il n’aurait pas eu avantage à se teindre.

Les voyages enrichissent la jeunesse ; mais il arrive aussi qu’ils troublent l’âge mûr. L’air italien avait grisé Bouville. Ce brave seigneur, fort attentif à ses devoirs, n’avait pu résister, dès Florence, à tromper sa femme, et il s’était aussitôt jeté dans une église pour s’en confesser. À Sienne, où Guccio connaissait quelques dames installées dans la galanterie, il avait récidivé, mais avec déjà moins de remords. À Rome, il s’était conduit comme s’il eût rajeuni de vingt ans. Naples, prodigue en voluptés faciles, à condition qu’on fût muni d’un peu d’or, faisait vivre Bouville dans une sorte d’enchantement. Ce qui partout ailleurs eût passé pour vice prenait ici un aspect désarmant de naturel et presque de naïveté. De petits maquereaux de douze ans, guenilleux et dorés, vantaient la croupe de leur sœur aînée avec une éloquence antique, puis restaient sagement assis dans l’antichambre à se gratter les pieds. Et l’on avait en plus le sentiment d’accomplir une bonne action, en permettant à une famille entière de se nourrir pendant une semaine. Et puis le plaisir de se promener au mois de janvier sans manteau ! Bouville s’était mis à la dernière mode et portait maintenant des surcots à manches de deux couleurs, rayées en travers. Bien sûr, on l’avait un peu volé au coin de chaque rue. Faible prix, vraiment, pour tant d’agrément !

— Mon ami, dit-il à l’entrée de Guccio, savez-vous que j’ai maigri au point qu’il n’est pas impossible que je reprenne taille fine ?

La supposition témoignait de beaucoup d’optimisme.

— Messire, dit le jeune homme, Donna Clemenza est prête à vous recevoir.

— J’espère que le portrait n’est point achevé ?

— Il l’est, messire.

Bouville poussa un fort soupir.

— Alors, c’est le signe qu’il nous faut retourner en France. J’en ai regret, je l’avoue, car j’ai pris cette nation en amitié, et j’aurais bien donné quelques florins à ce peintre pour qu’il allongeât un peu son travail. Allons, les meilleures choses ont une fin.

Ils échangèrent un sourire de connivence, et, pour se rendre aux appartements de la princesse, le gros ambassadeur prit affectueusement Guccio par le bras.

Entre ces deux hommes, si différents par l’âge, l’origine et la situation, une véritable amitié avait pris naissance, et s’était, d’étape en étape, affermie. Aux yeux de Bouville, le jeune Toscan semblait l’incarnation même de ce voyage, avec ses libertés, ses découvertes et le sentiment de la jeunesse retrouvée. En outre, le garçon se montrait actif, subtil, discutait avec les fournisseurs, administrait la dépense, aplanissait les difficultés, organisait les plaisirs. Quant à Guccio, il partageait, grâce à Bouville, un train de grand seigneur et vivait dans la familiarité des princes. Ses fonctions mal définies d’interprète, de secrétaire et d’argentier lui valaient des égards. Et puis Bouville n’était pas ménager de ses souvenirs ; et pendant les longues chevauchées, ou bien le soir, au souper dans les auberges ou les hôtelleries des monastères, il avait instruit Guccio de bien des choses touchant le roi Philippe le Bel, la cour de France, les familles royales. De la sorte, ils s’ouvraient mutuellement des mondes inconnus et se complétaient à merveille, formant un curieux attelage où l’adolescent, souvent, guidait le barbon.

Ils pénétrèrent ainsi chez Donna Clemenza ; mais leur air d’insouciance s’effaça aussitôt qu’ils virent, plantée devant le tableau, la vieille reine mère Marie de Hongrie. Ployés en révérences, ils avancèrent d’un pied prudent.

Madame de Hongrie était âgée de soixante-dix ans. Veuve du roi de Naples Charles II le Boiteux, mère de treize enfants dont elle avait déjà vu mourir près de la moitié, elle gardait de ses maternités un bassin large, et de ses deuils de longues rides qui joignaient ses paupières à sa bouche édentée. Elle était haute de taille, grise de teint, neigeuse de cheveu, avec sur toute la physionomie une expression de force, de décision, d’autorité que la vieillesse n’avait pas atténuée. Elle portait couronne en tête dès son réveil. Apparentée à toute l’Europe et revendiquant pour sa descendance le royaume de Hongrie, elle avait fini, après vingt ans de lutte, par l’obtenir.

Maintenant que son petit-fils Charles-Robert ou Charobert, héritier de son fils aîné Charles-Martel, mort prématurément, occupait le trône de Buda, que la canonisation de son second fils, le défunt évêque de Toulouse, semblait chose assurée, que son troisième fils, Robert, régnait sur Naples et les Pouilles, que le quatrième était prince de Tarente et empereur titulaire de Constantinople, que le cinquième était duc de Durazzo, et que ses filles survivantes se trouvaient mariées l’une au roi de Majorque, l’autre à Frédéric d’Aragon, la reine Marie ne considérait pas encore sa tâche terminée ; elle s’occupait de sa petite-fille, Clémence l’orpheline, la sœur de Charobert, qu’elle avait élevée.

Se tournant brusquement vers Bouville, comme un faucon de montagne repère un chapon, elle lui fit signe d’approcher.