— Alors, messire, demanda-t-elle, que vous semble de cette image ?
Bouville entra en méditation devant le chevalet. Ce qu’il contemplait, c’était moins le visage de la princesse que les deux volets latéraux destinés à se rabattre pour protéger le tableau, et sur lesquels Oderisi avait peint d’une part le Maschio Angioino et de l’autre, dans une perspective en superposition, le port et la baie de Naples. Regardant la figuration de ce paysage qu’il allait devoir incessamment quitter, Bouville éprouvait déjà de la nostalgie.
— L’art m’en paraît sans reproche, dit-il enfin. Sinon que la bordure est peut-être un peu simple pour encadrer un visage si beau. Ne croyez-vous pas qu’un feston doré…
Il cherchait à gagner un jour ou deux.
— Il n’importe, messire, coupa la vieille reine. Trouvez-vous qu’il ressemble ? Oui. Alors voilà l’important. L’art est objet frivole et il m’étonnerait que le roi Louis se souciât beaucoup de guirlandes. C’est le visage qui l’intéresse, n’est-ce pas vrai ?
Elle ne mâchait pas ses mots, et, à la différence de toute la cour, ne se souciait pas de dissimuler le motif de l’ambassade. Toutefois, elle congédia Oderisi en lui disant :
— Votre travail est bien fait, jeune homme ; vous vous ferez compter votre dû par notre trésorier. Et maintenant retournez peindre notre église, et veillez à ce que le diable y soit bien noir et les anges bien resplendissants.
Et pour se débarrasser aussi de Guccio, elle lui commanda d’aider le peintre à emporter ses pinceaux. Du même ton, elle envoya la dame de parage broder ailleurs.
Puis, les témoins écartés, elle revint à Bouville.
— Ainsi, donc, messire, vous allez repartir pour la France.
— Avec un infini regret, Madame, car toutes les bontés qui m’ont été faites ici…
— Mais enfin, dit-elle en l’interrompant, votre mission est accomplie. Du moins, presque.
Ses yeux noirs étaient plantés dans ceux de Bouville.
— Presque, Madame ?
— Je veux dire que cette affaire est réglée dans le principe, puisque le roi mon fils et moi-même donnons accord au projet. Mais cet accord, messire…
Elle eut un mouvement de la mâchoire qui fit saillir les tendons de son cou.
— … cet accord, ne l’oubliez pas, reste à condition. Car si nous nous tenons pour très hautement honorés par les intentions du roi de France notre cousin, si nous sommes prêts à l’aimer avec une fidélité toute chrétienne et à lui donner nombreuse descendance, car les femmes en notre famille sont fécondes, il n’en est pas moins vrai que notre réponse définitive demeure soumise à ce que votre maître soit libre de Madame de Bourgogne, très promptement et très réellement. Nous ne saurions nous contenter d’une répudiation acceptée par des évêques de complaisance, et que l’Église en haut lieu pourrait contester.
— Nous obtiendrons l’annulation avant peu, Madame, comme j’ai eu l’honneur de vous en assurer.
— Messire, nous sommes entre nous. Ne m’assurez donc point de ce qui n’est pas fait.
Bouville toussota pour cacher son embarras.
— Cette annulation, répondit-il, est le premier souci de Monseigneur de Valois, qui fera tout pour la diligenter, et considère d’ores à présent la chose pour acquise…
— Oui, oui, grommela la vieille reine, je connais mon gendre ! En paroles, rien ne lui résiste, et ses chevaux ne se cassent point les jambes tant qu’il ne les a pas jetés dans un ravin.
Bien que sa fille Marguerite fût morte quinze ans auparavant et que Charles de Valois, depuis, se fût remarié deux fois, elle continuait de l’appeler « mon gendre ».
— Il est bien entendu, aussi, que nous ne donnons point de terre. La France m’en paraît avoir à suffisance. Naguère, quand notre fille épousa Charles, elle lui apporta l’Anjou en dot, ce qui était gros. Mais l’autre année, quand une fille du second lit de Charles vint à s’unir à notre fils de Tarente, elle nous apporta Constantinople.
Et la vieille reine, de sa main goutteuse, eut un geste pour signifier que ce beau titre n’était que du vent.
En retrait près de la fenêtre ouverte, et regardant la mer, Clémence se sentait gênée d’assister à ce débat. L’amour devait-il s’accompagner de ces préliminaires qui ressemblaient fort à une discussion de traité ? C’était de son bonheur après tout qu’il s’agissait, et de sa vie. On avait refusé pour elle, sans lui demander son avis, tant de partis jugés insuffisants ! Et voilà que s’offrait le trône de France, alors qu’un mois plus tôt elle se demandait s’il ne lui faudrait pas entrer en religion ! Elle trouvait que sa grand-mère prenait un ton bien cassant. Pour sa part, elle était disposée à traiter plus doucement la chance, et à se montrer moins pointilleuse sur le droit canon… Très loin dans la baie, un navire de haut bord mettait à la voile vers les côtes de Barbarie.
— Sur mon chemin de retour, Madame, disait Bouville, je m’arrête en Avignon, chargé des instructions de Monseigneur de Valois. Et nous aurons avant peu ce pape qui nous fait défaut.
— J’aime à vous croire, répondit Marie de Hongrie. Mais nous désirons que tout soit réglé pour l’été. Nous ne sommes pas en peine de prétendants à la main de Madame Clémence ; d’autres princes la souhaitent pour épouse. Nous ne pouvons accorder de longs délais.
Les tendons de son cou saillirent à nouveau.
— Sachez qu’en Avignon, continua-t-elle, le cardinal Duèze est notre candidat. Je souhaite fort qu’il soit aussi celui du roi de France. Vous obtiendrez l’annulation d’autant plus vite, s’il devient pape, qu’il nous doit beaucoup et nous est tout acquis. De plus Avignon est terre angevine, dont nous sommes suzerains, sous le roi de France, bien sûr. Ne l’oubliez pas. Allez présenter vos adieux au roi mon fils et que tout se passe selon vos vœux… Avant l’été, messire, je vous le rappelle, avant l’été !
Bouville, s’étant incliné, se retira.
— Madame ma grand-mère, dit Clémence d’une voix inquiète, croyez-vous que…
La vieille reine lui frappa à petits coups sur le bras.
— Tout cela est dans la main de Dieu, mon enfant, et il ne nous arrive rien que ce qu’il veut.
Et elle sortit à son tour.
« Le roi Louis a peut-être bien, lui, d’autres princesses en tête, pensa Clémence une fois seule. Est-ce habile de le presser ainsi, et ne va-t-il pas porter ailleurs son choix ? »
Elle se tenait devant le chevalet, les mains croisées sur la taille, ayant repris machinalement l’attitude de son portrait.
« Un roi aura-t-il plaisir, se demanda-t-elle encore, à poser ses lèvres sur ces mains-là ? »
VI
LA CHASSE AUX CARDINAUX
Bouville et Guccio s’embarquèrent le surlendemain matin. Il avait été décidé, en effet, qu’ils rentreraient par mer, pour gagner du temps. Dans leur bagage, ils emportaient un petit coffre serti de métal qui contenait l’or délivré par les Bardi de Naples, et dont Guccio gardait la clef sur sa poitrine. Accoudés à la rambarde du château d’arrière, Bouville et Guccio regardèrent, avec mélancolie, s’éloigner Naples, le Vésuve et les îles. On apercevait des groupes de voiles blanches quittant les rivages pour la pêche de jour. Puis ce fut la haute mer.
La Méditerranée était calme, avec juste ce qu’il fallait de brise pour pousser le navire. Guccio, qui se souvenait de sa détestable traversée de la Manche l’année précédente, et avait conçu quelque alarme à remettre le pied sur un vaisseau, se réjouissait de n’être point malade. Il lui suffit de deux heures pour prendre en estime la belle stabilité du bâtiment, ainsi que sa propre vaillance ; et pour un peu il se fût comparé à messer Marco Polo, le grand navigateur vénitien, dont le Divisement du Monde, composé récemment d’après ses voyages, était fort lu et fort célèbre ces années-là. Guccio allait et venait de gaillard en gaillard, s’instruisait des termes de marine et se jouait à lui-même l’homme d’aventures, cependant que l’ancien grand chambellan continuait de regretter la ville merveilleuse à laquelle il avait dû s’arracher.