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— Guccio, mon enfant, vous me sauvez, et je me souviendrai toujours de vous en savoir gré, dit Bouville dont la santé, avec l’espérance revenue, s’améliorait un peu.

Le lendemain matin donc, Bouville, flanqué de Guccio, du signor Boccace et de quatre écuyers, se rendit au Pontet. L’air était fort brumeux, effaçant les contours et les sons, et l’endroit désert à souhait. Messire de Bouville avait revêtu trois manteaux. On attendit un long moment.

Enfin, un petit groupe de cavaliers surgit du brouillard, entourant un jeune homme qui chevauchait une mule blanche et qui descendit lestement de sa monture. Il portait une chape sombre sous laquelle se devinaient des vêtements rouges, et avait la tête couverte d’un bonnet fourré à oreillettes. Il avança d’un pas vif, presque sautillant, dans l’herbe gelée, et l’on vit alors que ce jeune homme était bien le cardinal Duèze, et que Son Adolescence avait soixante-dix ans. Seul son visage, creux de joues, creux de tempes, avec des sourcils blancs sur une peau sèche, avouait son âge ; mais ses yeux avaient gardé la vivacité attentive de la jeunesse.

Bouville se mit en marche lui aussi et rejoignit le cardinal auprès d’une murette. Les deux hommes demeurèrent un instant à s’observer, mutuellement déroutés par leur apparence. Bouville, avec son respect inné de l’Église, s’attendait à voir un prélat plein de majesté, un peu onctueux, et non ce farfadet sautant dans le brouillard. Le cardinal de curie, qui croyait qu’on lui avait dépêché un capitaine de guerre de l’espèce Nogaret ou Bertrand de Got, considérait ce gros homme couvert comme un oignon et qui se mouchait avec fracas.

Ce fut le cardinal qui attaqua. Sa voix ne pouvait que surprendre qui ne l’avait pas encore entendue. Voilée comme un tambour funèbre, tout à la fois vive, rapide et étouffée, elle ne semblait pas sortir de lui, mais de quelqu’un d’autre qui se fût trouvé dans les parages et qu’on cherchait instinctivement.

— Vous venez donc, messire de Bouville, de la part du roi Robert de Naples, qui me fait l’honneur de sa chrétienne confiance. Le roi de Naples… le roi de Naples, répéta-t-il. C’est fort bien. Mais vous êtes aussi envoyé du roi de France. Vous étiez grand chambellan du roi Philippe, qui ne m’aimait guère… je ne sais trop pourquoi d’ailleurs, car j’avais agi à sa convenance lors du concile de Vienne, pour faire supprimer les Templiers.

Bouville comprit que l’entretien allait prendre un vrai tour politique, et se sentit, les pieds dans un champ de Provence, comme si on l’interpellait au Conseil étroit. Il bénit sa mémoire de lui fournir un argument de réponse.

— Il me paraît, Monseigneur, que vous vous étiez opposé à ce qu’on décrétât d’hérésie le pape Boniface ; et le roi Philippe ne l’avait pas oublié.

— Messire, en vérité, c’était trop me demander. Les rois ne se rendent point compte de ce qu’ils exigent. Quand on appartient au collège dans lequel se recrutent les papes, on répugne à créer de tels précédents. Un roi, lorsqu’il monte au trône, ne fait point proclamer que son père était traître, adultère et pillard, bien que ce soit souvent le cas. Le pape Boniface est mort fou, nous le savons, en refusant les sacrements et en proférant d’horribles blasphèmes. Mais il avait perdu l’esprit parce qu’on l’avait souffleté sur son trône. Qu’aurait gagné l’Église à étaler cette honte ? Quant aux bulles publiées par Boniface avant qu’il fût fou, elles présentaient, pour toute hérésie, de déplaire au roi de France. Or en telle matière, le jugement appartient au pape plutôt qu’au roi. Et Clément V, mon vénéré bienfaiteur… Vous savez que je lui dois d’être le peu que je suis… le pape Clément était de cet avis. Monseigneur de Marigny non plus ne m’aime guère ; il a tout fait pour s’opposer à moi, depuis que le trône de saint Pierre est vacant. Alors je ne comprends point ! Pourquoi souhaitez-vous me voir ? Marigny est-il encore aussi puissant en France, ou bien feint-il de l’être encore ? On affirme qu’il ne commande plus, et tout continue pourtant à lui obéir.

Étrange homme que ce cardinal qui accumulait les ruses pour éviter un ambassadeur, puis pour le rencontrer, et, dès le premier instant, entrait dans le vif des choses comme s’il connaissait de toujours son interlocuteur.

— La vérité, Monseigneur, répondit Bouville qui ne voulait pas engager le débat sur Marigny, la vérité est que je viens vous exprimer le souhait du roi Louis, et celui de Monseigneur de Valois, d’avoir un pape au plus tôt.

Les blancs sourcils du cardinal se levèrent.

— Le beau désir quand on m’empêche, par cautèle, par argent ou par force, d’être élu depuis neuf mois ! Non que je m’estime digne d’une si haute mission… mais qui l’est, je vous le demande ?… ni que je sois plus avide qu’un autre d’une tiare dont je sais bien le poids. L’évêché d’Avignon m’occupe suffisamment, et aussi les traités auxquels je consacre toutes mes ressources de temps. J’ai entrepris un Thésaurus pauperum, un Art transmutatoire sur les recettes d’alchimie, et aussi un Élixir des Philosophes qui sont fort avancés et que je voudrais bien voir achevés avant que de mourir… A-t-on changé de décision à Paris en ce qui me regarde ? Est-ce moi maintenant que l’on souhaite pour pape ?

Bouville constata en cet instant que les instructions de Monseigneur de Valois étaient, comme toujours, aussi impératives que vagues. On lui avait dit : « Un pape. »

— Mais certes, Monseigneur, répondit-il mollement. Pourquoi pas vous ?

— Alors, c’est qu’on a quelque grave chose à me demander… je veux dire : à obtenir de qui sera élu. Quel service attend-on ?

— Il se trouve, Monseigneur, que le roi est en besoin de faire annuler son mariage…

— … pour pouvoir se remarier avec Madame Clémence de Hongrie ? dit le cardinal.

— Vous savez donc le projet ?

— N’avez-vous pas séjourné trois grandes semaines à Naples, et n’apportez-vous pas un portrait de Madame Clémence ?

— Je vous vois bien renseigné, Monseigneur.

Le cardinal ne répondit pas et se mit à observer le ciel comme s’il y regardait passer des anges.

— Annuler… dit-il de sa voix feutrée qui se dissolvait dans le brouillard. Certes on peut toujours annuler. Les portes de l’église étaient-elles bien ouvertes le jour du mariage ? Vous y assistiez… et vous ne vous souvenez pas. Il se peut que d’autres se rappellent qu’elles aient été par mégarde fermées. Votre roi est cousin bien proche de son épouse ! On a peut-être omis de demander la dispense. On pourrait démarier à peu près tous les princes d’Europe pour ce motif ; ils sont cousins de tous les côtés, et il n’est que de voir les produits de leurs unions pour s’en rendre compte. Celui-ci boite, cet autre est sourd, tel encore s’évertue sans succès à l’œuvre de chair. S’il ne se glissait de temps à autre parmi eux quelque péché ou quelque mésalliance, on les verrait bientôt s’éteindre de scrofule et de langueur.

— La famille de France, répondit Bouville blessé, se porte fort bien, et nos princes du sang sont robustes comme des charrons.

— Oui, oui… mais quand la maladie ne les prend pas au corps, elle les prend à la tête. Et puis les enfants y meurent beaucoup en bas âge… Non, vraiment, je ne suis point pressé d’être pape.

— Mais si vous le deveniez, Monseigneur, dit Bouville tâchant à reprendre le fil, l’annulation vous semblerait-elle chose possible… avant l’été ?

— Annuler est moins difficile, dit amèrement Jacques Duèze, que de retrouver les voix qu’on m’a fait perdre.