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L’entretien tournait en rond. Bouville, apercevant ses hommes qui battaient la semelle au bout du champ, regrettait de ne pouvoir appeler Guccio, ou bien ce signor Boccace qui semblait si habile. La brume était moins dense et laissait deviner, très pâle, la présence du soleil. Un jour sans vent. Bouville appréciait ce répit ; mais il était las de se tenir debout et ses trois manteaux commençaient à lui peser. Il s’assit machinalement sur la murette, faite de pierres plates superposées, et demanda :

— Enfin, Monseigneur, à quel point en est le conclave ?

— Le conclave ? Mais il n’y en a point. Le cardinal d’Albano…

— Vous voulez parler de messire Arnaud d’Auch, qui vint à Paris l’an dernier…

— … en tant que légat, pour condamner le grand-maître du Temple. C’est cela même. Étant cardinal camerlingue, c’est à lui de nous réunir ; or il s’arrange pour n’en rien faire depuis que messire de Marigny, dont il passe pour être la créature, le lui a interdit.

— Mais si, à la parfin…

À ce moment, Bouville se rendit compte qu’il était assis, alors que le prélat demeurait debout, et il se releva brusquement en s’excusant.

— Non, non, messire, je vous prie…, dit Duèze en le forçant à se rasseoir.

Et il vint lui-même, d’un geste léger, se poser sur la murette.

— Si le conclave était enfin réuni, reprit Bouville, à quoi arriverait-on ?

— À rien. Ceci est fort simple à comprendre.

Fort simple, assurément, pour le cardinal qui, comme tout candidat à une élection, reprenait chaque jour le compte des suffrages éventuels ; moins simple pour Bouville qui eut quelque mal à entendre la suite, toujours débitée de la même voix de confessionnal.

— Le pape doit être élu aux deux tiers des votants. Nous sommes vingt-trois : quinze Français et huit Italiens. De ces huit, cinq sont pour le cardinal Caëtani, neveu de Boniface… irréductibles. Nous ne les aurons jamais pour nous. Ils veulent venger Boniface, haïssent la couronne de France et tous ceux qui, directement ou à travers le pape Clément, mon vénéré bienfaiteur, l’ont pu servir.

— Et les trois autres ?

— … haïssent Caëtani ; il s’agit des deux Colonna et de l’Orsini. Rivalités ancestrales. Aucun de ces trois n’ayant lieu d’espérer pour soi, ils me sont favorables dans la mesure où je fais obstacle à Francesco Caëtani ; à moins que… à moins qu’on ne leur promette de ramener le Saint-Siège à Rome, ce qui pourrait remettre un instant tous les Italiens d’accord, quitte ensuite à les faire s’assassiner entre eux.

— Et les quinze Français ?

— Ah ! Si les Français votaient ensemble, vous auriez un pape depuis beau temps ! Au début, six m’étaient acquis, envers lesquels le roi de Naples, par mon entremise, s’était montré généreux.

— Six Français, compta Bouville, et trois Italiens cela nous fait neuf.

— Eh oui, messire… Cela fait neuf, et il nous faut seize voix pour avoir le compte. Notez que les neuf autres Français ne sont pas assez nombreux non plus pour avoir tel pape que voudrait Marigny.

— Il s’agit donc de vous gagner sept voix. Pensez-vous que certaines puissent être obtenues par argent ? J’ai moyen de vous laisser quelques fonds. Combien comptez-vous par cardinal ?

Bouville crut avoir amené la chose fort habilement. À sa surprise, Duèze ne parut pas bondir sur la proposition.

— Je ne crois pas, répondit-il, que les cardinaux français qui nous manquent soient sensibles à l’argument. Ce n’est point que l’honnêteté soit chez tous la majeure vertu, ni qu’ils vivent dans l’austérité ; mais la peur que leur inspire messire de Marigny l’emporte pour le moment sur l’attrait des biens de ce monde. Les Italiens sont plus âpres, mais la haine leur tient lieu de conscience.

— Ainsi, dit Bouville, tout repose donc sur Marigny et sur le pouvoir qu’il a auprès de neuf cardinaux français ?

— Tout dépend de cela, messire, aujourd’hui… Demain cela peut dépendre d’autre chose. Combien d’or pouvez-vous me remettre ?

Bouville écarquilla les yeux.

— Mais vous venez de me dire, Monseigneur, que cet or ne pouvait vous servir de rien !

— C’est mal m’avoir compris, messire. Cet or ne peut point m’aider à conquérir de nouveaux partisans, mais il me serait fort nécessaire pour garder ceux que j’ai et auxquels, tant que je ne suis point élu, je ne puis donner de bénéfices. La belle affaire si, quand vous m’aurez trouvé les voix qui me manquent, j’avais perdu entre temps celles qui me soutiennent !

— De quelle somme souhaitez-vous disposer ?

— Si le roi de France est assez riche que de me fournir six mille livres, je me charge de les bien employer.

À ce moment, Bouville eut à nouveau besoin de se moucher. L’autre prit cela pour une finesse et craignit d’avoir avancé un chiffre trop élevé. Ce fut le seul point que marqua Bouville dans tout l’entretien.

— Même avec cinq mille, chuchota Duèze, je serai en mesure de faire face… pour un temps.

Il savait déjà que cet or pour la plus grande part ne quitterait point sa bourse, ou plutôt servirait à étouffer ses dettes.

— La somme, dit Bouville, vous sera remise par les Bardi.

— Qu’ils la gardent en dépôt, répondit le cardinal ; j’ai un compte chez eux. J’y puiserai selon les besoins.

Après quoi il se montra soudain pressé de remonter sur sa mule, assura Bouville qu’il ne manquerait point de prier pour lui et qu’il aurait plaisir à le revoir. Il tendit au gros homme son anneau à baiser, et puis s’en repartit, sautillant dans l’herbe, comme il était venu.

« Le curieux pape que nous aurons là, qui s’occupe d’alchimie autant que d’Église, pensait Bouville en le regardant s’éloigner ; était-il bien fait pour l’état qu’il a choisi ? »

Bouville, au demeurant, n’était pas trop mécontent de soi. On l’avait chargé de voir les cardinaux ? Il était arrivé à en approcher un… De trouver un pape ? Ce Duèze paraissait ne pas demander mieux que de l’être… De distribuer de l’or ? C’était chose faite.

Quand Bouville eut rejoint Guccio et lui eut rapporté d’un air satisfait les résultats de son entrevue, le neveu de Tolomei s’écria :

— Ainsi, messire Hugues, vous êtes donc parvenu à acheter fort cher le seul cardinal qui fût déjà pour nous !

Et l’or que les Bardi de Naples avaient, par Tolomei, prêté au roi de France, retourna aux Bardi d’Avignon pour les rembourser de ce qu’ils avaient prêté au candidat du roi de Naples.

VII

UN QUITUS EN ÉCHANGE D’UN PONTIFE

La jambe maigre, la tournure héronnière, le menton penché, Philippe de Poitiers se tenait devant Louis Hutin.

— Sire, mon frère, disait-il d’une voix tranchante et froide qui n’était pas sans rappeler celle de Philippe le Bel, je vous ai remis les conclusions de notre examen. Vous ne pouvez pas me demander de nier le vrai quand il éclate.

La commission nommée pour vérifier les comptes d’Enguerrand de Marigny venait d’achever la veille ses travaux.

Pendant plusieurs semaines, Philippe de Poitiers, les comtes de Valois, d’Évreux, et de Saint-Pol, le grand chambrier Louis de Bourbon, l’archevêque Jean de Marigny, le chanoine Étienne de Mornay, et le chambellan Mathieu de Trye, réunis sous la présidence sourcilleuse du comte de Poitiers, avaient étudié ligne par ligne le journal du Trésor, sur une période de seize ans ; ils avaient exigé des explications et s’étaient fait produire justifications et pièces d’archives, sans omettre aucun chapitre. Or cette enquête sévère effectuée dans un climat de rivalité et souvent de haine, puisque la commission se partageait à peu près également entre adversaires et partisans de Marigny, ne faisait rien apparaître qui pût être retenu contre ce dernier. Son administration des biens de la couronne et des deniers publics se révélait exacte et scrupuleuse. S’il était riche, il le devait aux libéralités du feu roi, et à sa propre habileté financière. Mais rien ne permettait d’avancer qu’il eût jamais confondu ses intérêts privés et ceux de l’État, et encore moins qu’il eût volé le Trésor. Valois, en proie à une déception furieuse de joueur qui a mal misé, s’était obstiné jusqu’au bout à nier l’évidence ; et seul son chancelier Mornay l’avait à contrecœur soutenu dans une insoutenable position.