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Louis X se trouvait donc en possession des conclusions de la commission, prononcées à six voix contre deux, et pourtant il hésitait à les approuver ; cette hésitation blessait vivement son frère.

— Les comptes de Marigny sont purs ; je vous en produis la preuve, reprit Philippe de Poitiers. Si vous souhaitiez un autre rapport que celui de la vérité, alors il vous fallait désigner un autre rapporteur que moi.

— Les comptes… les comptes… répliqua Louis X. Chacun sait bien qu’on leur fait dire ce que l’on veut. Et chacun sait aussi que vous êtes favorable à Marigny.

Poitiers considéra son frère avec un mépris calme.

— Je ne suis ici favorable à rien, Louis, sinon au royaume et à la justice ; c’est pourquoi je vous présente à signer le quitus qu’il convient de donner à Marigny.

Toutes les oppositions de tempérament qui avaient existé entre Philippe le Bel et Charles de Valois réapparaissaient entre Louis X et Philippe de Poitiers. Mais les rôles, cette fois, étaient inversés. Naguère, le frère régnant possédait vraiment toutes les qualités d’un roi, et Valois auprès de lui jouait les brouillons. À présent c’était le brouillon qui régnait, et son cadet qui montrait des aptitudes de souverain. Pendant vingt-neuf ans, Valois avait pensé : « Ah ! Si seulement j’étais né le premier ! » Et maintenant Poitiers commençait à se dire, mais avec plus de justesse : « Je tiendrais certainement mieux la place où la naissance a mis mon frère. »

— Et puis, les comptes ne sont pas tout. D’autres choses ne me plaisent guère, dit Louis. Ainsi cette lettre que j’ai reçue du roi d’Angleterre, me recommandant de reporter sur Marigny la confiance que notre père avait en lui, et vantant les services qu’il avait rendus aux deux royaumes… Je n’aime point qu’on me dicte mes actes.

— Est-ce parce que notre beau-frère vous donne un sage conseil qu’il vous faut aussitôt refuser de le suivre ?

Louis X détourna le regard et s’agita un peu sur son siège. Il répondait à côté des questions et visiblement voulait gagner du temps.

— J’attendrai pour me prononcer d’avoir entendu Bouville, dont le retour m’est annoncé tout à l’heure, dit-il.

— Qu’a donc Bouville à voir dans votre décision ?

— Je veux avoir les nouvelles de Naples, et celles du conclave, répondit le Hutin avec énervement. Je ne souhaite point aller contre notre oncle Charles au moment qu’il me trouve une épouse et qu’il me fait un pape.

— Ainsi vous êtes prêt à sacrifier aux humeurs de notre oncle un ministre intègre, et à éloigner du pouvoir le seul homme qui sache, en ce jour, conduire les affaires. Prenez garde, mon frère ; vous ne pourrez point maintenir demi-mesure. Vous avez bien vu que, tandis que nous étions à éplucher les comptes de Marigny comme ceux d’un mauvais serviteur, tout continuait en France à lui obéir ainsi que par le passé. Il vous faudra, ou bien le restaurer en toute sa puissance, ou bien l’abattre complètement en le tenant coupable de crimes inventés et en le châtiant d’avoir été fidèle. Choisissez. Marigny peut mettre une année encore avant de vous donner un pape ; mais il vous en donnera un conforme aux intérêts du royaume. Notre oncle Charles, lui, va vous promettre un Saint-Père pour chaque lendemain ; il n’ira sans doute pas plus vite, mais il vous sortira quelque Caëtani qui voudra repartir pour Rome, et de là-bas nommer vos évêques et tout régenter chez vous.

Il prit le quitus qu’il avait préparé, et l’approcha de ses yeux, car il était fort myope, pour le relire une dernière fois.

«… ainsi approuve, loue et reçois les comptes du sire Enguerrand de Marigny et le tiens quitte, lui et ses hoirs, de toutes les recettes faites par l’Administration du Trésor du Temple, du Louvre et de la Chambre du Roi. »

Il ne manquait au parchemin que le paraphe royal et l’apposition du sceau.

— Mon frère, reprit Poitiers, vous m’avez assuré que je serais fait pair à la fin du deuil, et que je devais déjà me regarder comme tel. En tant que pair du royaume je vous donne conseil de signer. C’est accomplir un acte dicté par la justice.

— La justice n’appartient qu’au roi ! s’écria le Hutin avec la soudaine violence qu’il montrait lorsqu’il se sentait en mauvais cas.

— Non, Sire, répliqua calmement Philippe ; non, Sire ; c’est le roi qui appartient à la justice, pour en être l’expression et la faire triompher.

Le même jour et vers la même heure, Bouville et Guccio atteignaient Paris. La capitale commençait à s’engourdir dans le froid et l’ombre tôt venue des soirées d’hiver.

Mathieu de Trye attendait les voyageurs à la porte Saint-Jacques. Il était chargé de saluer Bouville au nom du roi, et de le conduire aussitôt auprès de ce dernier.

— Eh quoi ? sans le moindre repos ? dit Bouville. Je suis aussi rompu que sale, mon bon ami, et je ne tiens debout que par miracle. Je n’ai plus l’âge de telles équipées. Ne pouvait-on m’accorder de faire toilette et de dormir un brin ?

Il était mécontent de la hâte qu’on lui imposait. Il avait imaginé qu’il souperait avec Guccio une dernière fois, dans le cabinet privé de quelque bonne auberge, et qu’ils se diraient alors toutes ces choses qu’on n’a pas trouvé le moyen de se confier, en soixante jours de voyage, et qu’on éprouve le besoin de formuler, l’ultime soir, comme si l’occasion ne s’en devait plus représenter.

Au lieu de cela, ils furent forcés de se séparer en pleine rue, et sans même grande effusion d’amitié, car la présence de Mathieu de Trye les gênait. Bouville avait le cœur gros ; il ressentait la mélancolie des choses qui s’achèvent ; et, regardant Guccio s’en aller, il voyait s’éloigner les beaux jours de Naples, ce miraculeux moment de jeunesse dont le sort venait de gratifier son automne. Maintenant, le regain était fauché et ne repousserait plus.

« Je n’ai point dit assez merci à ce gentil compagnon pour tout le service qu’il m’a rendu et pour l’agrément que j’ai eu de son escorte » pensait Bouville.

Il ne remarqua même pas, tant la chose allait de soi, que Guccio emportait le coffre contenant le restant de l’or des Bardi ; petite somme au demeurant, après tous les frais de l’expédition et l’obole au cardinal, mais qui permettrait au moins à la compagnie Tolomei de percevoir sa commission.

Cela n’empêchait point Guccio d’avoir lui aussi de l’émotion à quitter le gros Bouville ; chez les gens bien doués pour les affaires, le sens de l’intérêt n’entrave nullement le jeu des sentiments.

Bouville, pénétrant au Palais, y nota certains détails qui ne lui plurent pas. Les serviteurs semblaient avoir perdu l’exactitude appliquée qu’il avait su leur imposer, du temps du roi Philippe, et cet air de déférence et de cérémonie, qui prouvait, en leurs moindres gestes, qu’ils appartenaient à la maison royale. Le relâchement était visible.