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Toutefois, quand l’ancien grand chambellan se trouva en présence de Louis X, il perdit toute idée critique ; il était devant le roi et ne songeait plus à rien d’autre qu’à s’incliner assez bas.

— Alors, Bouville, demanda le Hutin après avoir accordé à son ambassadeur une brève accolade, alors, comment est Madame de Hongrie ?

— Redoutable, Sire ; elle n’a cessé de me faire trembler. Mais elle est bien étonnante d’esprit, pour son âge.

— Son apparence, sa figure ?

— Fort majestueuse encore, Sire, bien que les dents lui manquent tout à fait.

Louis X eut un recul inquiet ; et Charles de Valois, qui assistait à l’audience, éclata de rire.

— Mais non, Bouville, dit-il ; le roi ne vous interroge point sur la reine Marie, mais sur Madame Clémence.

— Oh ! Pardon, Sire ! répondit Bouville en rougissant. Madame Clémence ? Mais je vais vous la montrer.

Et il fit apporter le tableau d’Oderisi qu’on sortit de sa caisse et qu’on posa sur une crédence. Les volets qui protégeaient le portrait furent ouverts ; on approcha des chandelles.

Louis s’avança prudemment, comme s’il craignait la confrontation ; puis il eut un sourire à l’adresse de son oncle.

— Le beau pays que c’est là-bas, Sire, si vous saviez ! s’écria Bouville en revoyant Naples sur les deux volets du tableau. Le soleil y luit toute l’année ronde ; les gens y sont gais, et partout on entend chanter…

— Alors, mon neveu, vous avais-je trompé ? dit Valois. Admirez ce teint, ces cheveux comme du miel, cette belle pose de noblesse ! Et la gorge, mon neveu, quelle belle gorge de femme !

Lui-même, qui n’avait pas vu la jeune princesse depuis une dizaine d’années, se sentait rassuré et plein de contentement de soi.

— Et dois-je dire au roi, ajouta Bouville, que Madame Clémence est encore plus avenante à contempler au naturel…

Louis se taisait ; il semblait qu’il eût oublié leur présence. Le front en avant, l’échine un peu voûtée, il était absorbé dans un étrange tête-à-tête avec le tableau. Il faisait plus que l’examiner ; il l’interrogeait, et s’interrogeait. Dans les yeux bleus de Clémence de Hongrie, il retrouvait quelque chose du regard d’Eudeline, une sorte de patience rêveuse, de bonté apaisante. Et le sourire, les couleurs mêmes n’étaient pas sans suggérer certains rapports de ressemblance avec la belle lingère du palais… Une Eudeline, mais qui fût née de rois, et pour être reine.

Pendant un instant, Louis chercha à superposer au portrait, par souvenir, le visage de Marguerite de Bourgogne, son front rond et bombé, ses cheveux noirs qui frisaient, sa peau de brune, ses yeux facilement hostiles… Et puis ce visage s’effaça ; celui de Clémence reparut, triomphant dans sa beauté calme. Et Louis acquit la conviction qu’auprès de cette blonde princesse son corps n’aurait pas à redouter de défaillance.

— Ah ! Elle est belle, elle est vraiment belle ! dit-il enfin. Mon oncle, c’est bonne idée que vous avez eue, et aussi de commander cette image. Je vous en sais gré, hautement. Et vous, messire de Bouville, je vous donnerai deux cents livres de revenus sur le Trésor… le jour des noces.

— Oh ! Sire, murmura Bouville avec reconnaissance, l’honneur de vous servir me récompense bien assez. Le roi marchait, tout agité.

— Ainsi nous sommes fiancés, reprit-il. Nous sommes fiancés… Il ne me reste plus qu’à être démarié.

— Oui, Sire, et il faut que cela soit fait avant l’été. C’est la condition pour que vous puissiez convoler avec Madame Clémence.

— J’espère bien que je n’aurai pas si longtemps à attendre. Mais qui a posé cette condition ?

— La reine Marie, Sire… reprit Bouville. Elle a d’autres partis pour sa petite-fille, et, encore que vous soyez certes le plus glorieux à ses yeux et le plus souhaité, elle n’entend pas s’engager au-delà.

Louis X alors se tourna d’un mouvement interrogateur vers Valois, qui lui-même prit une mine étonnée.

Pendant l’absence de Bouville, Valois, qui, en contact épistolaire avec Naples, se donnait les gants de tout arranger, avait certifié à son neveu que l’engagement était bien en train de se conclure, définitif et sans clause de délai.

— Madame de Hongrie vous a donc exprimé cette condition en dernier instant ? dit-il à Bouville.

— Non, Monseigneur ; elle en a parlé plusieurs fois ; et elle y est revenue au dernier instant.

— Bah ! Ce n’est qu’un mot pour nous hâter un peu, et se faire valoir. Si par aventure, tout à fait improbable d’ailleurs, l’annulation tardait davantage, Madame de Hongrie prendrait patience.

— Je ne sais, Monseigneur ; la chose était dite de manière bien sérieuse et bien ferme.

Valois ne se sentait pas fort à l’aise, et tapotait du bout des doigts le bras de son siège.

— Avant l’été, murmurait Louis ; avant l’été… Et en quel point avez-vous trouvé le conclave ?

Bouville fit alors le récit de son expédition en Avignon, sans trop insister sur ses mésaventures personnelles ; il rapporta les informations recueillies par Guccio, raconta son entrevue avec le cardinal Duèze, et insista sur le fait que l’élection d’un pape dépendait avant tout de Marigny.

Louis X écoutait avec une grande attention, tout en portant fréquemment les yeux vers le portrait de Clémence de Hongrie.

— Duèze… oui, disait-il. Pourquoi pas Duèze ?… Il est prêt à prononcer l’annulation… Il lui manque sept voix françaises… Ainsi vous m’assurez, Bouville, que seul Marigny peut venir à bout de cette affaire ?

— C’est mon sentiment absolu, Sire.

Le Hutin se déplaça lentement vers la table où était posé le quitus préparé par Philippe de Poitiers. Il prit une plume d’oie, la trempa dans l’encre.

Charles de Valois pâlit.

— Mon neveu, s’écria-t-il en s’élançant, vous n’allez pas donner décharge à ce coquin ?

— D’autres que vous, mon oncle, affirment que ses comptes sont francs. Six des barons désignés pour faire l’examen sont de cet avis ; il n’est que votre chancelier pour partager le vôtre.

— Mon neveu, je vous supplie d’attendre… Cet homme vous trompe comme il a trompé votre père ! cria Valois.

Bouville aurait voulu être hors de la pièce.

Louis X fixait sur son oncle un regard buté, méchant.

— Je vous avais dit qu’il me fallait un pape, prononça-t-il.

— Mais Marigny est opposé à Duèze !

— Eh bien ! Qu’il en choisisse un autre !

Pour couper à toute nouvelle objection, il ajouta hors de propos mais avec grande autorité de ton :

— Rappelez-vous que le roi appartient à la justice… afin de la faire triompher.

Et il signa le quitus.

Valois prit congé sans cacher son dépit. Il étouffait de rage. « J’aurais mieux fait, pensait-il, de lui trouver une fille torse et mal avenante de visage. Il se montrerait moins pressé. J’ai été joué, et Marigny va revenir en cour grâce aux outils que j’avais forgés pour l’en chasser. »

VIII

LA LETTRE DU DÉSESPOIR

Une rafale de vent gifla l’étroit vitrage, et Marguerite de Bourgogne se rejeta en arrière, comme si quelqu’un du fond du ciel cherchait à la frapper.

Le jour commençait à se lever, incertain, sur la campagne normande. C’était l’heure où la première garde montait aux créneaux de Château-Gaillard. La tempête d’ouest chassait d’énormes nuages portant en leurs flancs sombres des montagnes d’eau ; et les peupliers, le long de la Seine, ployaient leur échine défeuillée.