Le sergent Lalaine déverrouilla les portes qui, dans l’escalier à vis, isolaient les deux princesses ; l’archer Gros-Guillaume déposa dans la chambre de Marguerite deux écuelles de bois emplies de bouillie fumante ; puis il sortit sans avoir rien dit, en traînant les pieds.
— Blanche… appela Marguerite en s’approchant du palier.
Elle n’obtint pas de réponse.
— Blanche ! répéta-t-elle plus fort.
Le silence qui suivit l’emplit d’angoisse. Enfin elle entendit un lent claquement de socques de bois sur les marches. Blanche entra, vacillante, défaite ; ses yeux clairs, dans la lueur grise qui emplissait la pièce, avaient une inquiétante expression d’absence tout à la fois et d’obstination.
— As-tu dormi un peu ? lui demanda Marguerite.
Blanche alla sans rien dire jusqu’à la cruche d’eau posée sur un escabeau, s’agenouilla et, inclinant la cruche vers sa bouche, y but à longs traits. Elle adoptait ainsi depuis quelque temps des poses bizarres pour accomplir les gestes ordinaires de la vie.
Il ne restait plus rien dans la pièce des meubles de Bersumée. Le capitaine de forteresse les avait récupérés trois mois plus tôt, immédiatement après la visite assez brutale que lui avait rendue Alain de Pareilles pour lui rappeler les instructions de Marigny. Partis, les coffres et les chaises apportés en l’honneur de Monseigneur d’Artois ; partie, la table où la reine prisonnière avait dîné en face de son cousin. Quelques éléments du grossier mobilier fourni à la troupe garnissaient maigrement la geôle ronde. Le lit était pourvu d’un matelas bourré de cosses de pois séchées. En revanche, Pareilles ayant dit que la santé de Madame Marguerite importait à Marigny, Bersumée veillait depuis lors à ce que les couvertures fussent assez nombreuses. Mais les draps n’avaient pas été changés une seule fois, et l’on n’allumait de feu que lorsqu’il gelait.
Les deux femmes s’assirent côte à côte au bord du lit, les écuelles posées sur leurs genoux.
Blanche commença de laper la bouillie de sarrasin à même l’écuelle, sans se servir de la cuiller. Marguerite ne mangeait pas. Elle se chauffait les doigts autour du bol de bois ; c’était là l’une des seules bonnes minutes de sa journée, et la dernière joie sensuelle qui lui restât. Elle fermait les yeux, toute concentrée sur le misérable plaisir de recueillir un peu de chaleur au creux de ses mains.
Soudain, Blanche se leva et jeta son écuelle à travers la pièce. La bouillie se répandit sur le sol, où elle surirait pendant une semaine.
— Qu’as-tu donc ? demanda Marguerite.
— Je veux mourir, je veux me tuer ! hurla Blanche. Je m’en vais me bouter du haut de l’escalier… Et tu resteras seule… seule !
Marguerite soupira et plongea sa cuiller dans le bol.
— Jamais nous ne sortirons d’ici, à cause de toi, reprit Blanche, parce que tu n’as pas voulu écrire la lettre que te demandait Robert. C’est ta faute, tout est ta faute. Ce n’est pas vivre que de rester ici. Mais je vais mourir. Et tu resteras seule.
L’espérance déçue est funeste aux prisonniers. Blanche avait cru, en apprenant la mort de Philippe le Bel, et surtout en voyant arriver Robert d’Artois, qu’elle allait être libérée. Et puis rien ne s’était produit, sinon le retrait quasi total des adoucissements que le passage de leur cousin avait obtenus quelques jours aux recluses. Depuis ce temps, Blanche semblait une autre personne. Elle avait cessé de se laver ; elle maigrissait ; elle passait de soudaines fureurs à de soudains accès de larmes qui laissaient de longs traits gris sur ses joues souillées. Ses cheveux un peu plus longs sortaient collés, emmêlés, de son béguin de toile. Elle était pleine de reproches et de griefs envers Marguerite, et les ressassait inlassablement ; elle tenait Marguerite pour responsable, l’accusait de l’avoir poussée dans les bras de Gautier d’Aunay, l’insultait puis exigeait en trépignant qu’elle écrivît à Paris pour accepter la proposition qu’on lui avait faite. Et la haine s’installait entre ces deux femmes qui n’avaient chacune que l’autre pour compagnie et pour soutien.
— Eh bien, crève donc, puisque tu n’as plus le cœur de lutter ! répondit Marguerite.
— Pourquoi lutter ? Lutter contre les murs… Pour que tu sois reine ? Parce que tu espères encore que tu seras reine ? La reine ! La reine ! Voyez la reine !
— Mais si j’avais cédé, c’est moi qu’on aurait libérée, peut-être, mais pas toi.
— Seule, seule, tu vas rester seule ! répétait Blanche.
— Tant mieux ! Je ne désire que cela, être seule ! répondit Marguerite.
Chez elle aussi, les récentes semaines avaient causé plus de ravages que toute la première demi-année de réclusion. Son visage était amaigri, durci, marqué de dartres. Les jours s’égrenant sans rien apporter, la même question, continuellement, lui tourmentait l’esprit. N’avait-elle pas eu tort de refuser la proposition ?
Blanche s’élança vers l’escalier. Marguerite pensa : « Qu’elle aille se fracasser ! Que je ne l’entende plus gémir et hurler ! Elle ne se tuera pas, mais au moins on l’emmènera, on l’éloignera. » Et elle courut derrière sa belle-sœur, les mains en avant, comme pour la pousser vers les profondeurs de la vis.
Blanche se retourna. Un instant, elles s’affrontèrent du regard. Soudain Marguerite s’appuya, s’affaissa presque, contre le mur.
— Nous devenons folles toutes les deux… dit-elle. Allons, je pense qu’il faut l’écrire, cette lettre. Moi aussi je suis à bout.
Et se penchant, elle cria :
— Gardes ! Gardes ! Qu’on appelle le chapelain.
Rien ne lui répondit que le vent d’hiver qui décrochait les tuiles dans les toitures.
— Tu vois… dit Marguerite en haussant les épaules. Je le ferai demander quand on nous portera notre dîner.
Mais Blanche dévala les marches et se mit à tambouriner sur la porte, au bas de l’escalier, en hurlant qu’elle voulait voir le capitaine. Les archers de garde s’interrompirent de jouer aux dés dans la salle du rez-de-chaussée, et l’on entendit l’un d’eux sortir.
Bersumée arriva un moment après, son bonnet de peau de loup enfoncé jusqu’aux sourcils. Il écouta la demande de Marguerite.
Le chapelain ? Il se trouvait absent ce jour-là. Des plumes, un parchemin ? Pour quoi faire ? Les prisonnières n’avaient le droit de communiquer avec quiconque, ni par voix, ni par écrit ; tels étaient les ordres de Monseigneur de Marigny.
— Je dois écrire au roi, dit Marguerite.
Au roi ? Ah ! Certes, cela posait une question à Bersumée. Le terme de « quiconque » désignait-il aussi le roi ?
Marguerite parla si haut et s’emporta si bien que le capitaine se laissa fléchir.
— Allez, ne différez point, s’écria-t-elle.
Bersumée se rendit à la sacristie, et rapporta lui-même le matériel pour écrire.
Au moment de commencer sa lettre, Marguerite eut une dernière révolte, un dernier mouvement de refus. Jamais plus, si par quelque miracle son procès venait à se rouvrir, jamais plus elle ne pourrait plaider l’innocence et prétendre que les frères d’Aunay avaient fait de faux aveux sous la torture. Et elle était à sa fille tout droit à la couronne…
— Va, va ! lui soufflait Blanche.
— Rien en vérité, ne peut être pire que ce qui est, murmura Marguerite.
Et elle rédigea son renoncement.
«… Je reconnais et confesse que ma fille Jeanne n’est point enfant de vous. Je reconnais et confesse m’être à vous refusée de corps, en sorte que l’œuvre de chair ne fut pas accomplie entre nous… Je reconnais et confesse que je n’ai point droit de me regarder pour mariée avec vous… J’attends, comme il m’a été promis de votre part par messire d’Artois, si je faisais l’aveu sincère de mes fautes, que vous preniez en pitié ma peine et ma repentance, et me remettiez en un couvent de Bourgogne…»