Bersumée se tint auprès d’elle, soupçonneux, tout le temps qu’elle écrivit ; puis il prit la lettre et l’étudia un moment, ce qui n’était que simulacre car il ne savait pas très bien lire.
— Ceci doit parvenir au plus vite à Monseigneur d’Artois, dit Marguerite.
— Ah ! Madame, voilà qui change tout. Vous aviez assuré que c’était pour le roi…
— … à Monseigneur d’Artois pour qu’il le remette au roi ! cria Marguerite. C’est écrit en tête ! Êtes-vous si sot que de ne pas le voir ?
— Ah ! Oui… Et qui portera cette lettre ?
— Vous-même !
— Je n’ai pas d’ordres.
Il ne put de toute la journée décider de ce qu’il devait faire et attendit que le chapelain fût rentré pour lui demander avis.
La lettre n’étant pas cachetée, le chapelain en prit connaissance.
— Je reconnais et confesse… je reconnais et confesse… Ou bien elle ment quand elle se confesse à moi, ou bien elle ment quand elle écrit, dit-il en grattant son crâne beige.
Il était un peu saoul et fleurait le cidre. Néanmoins, il se rappelait que Monseigneur d’Artois l’avait fait attendre trois heures dans le gel, pour prendre une lettre de Madame Marguerite, et s’en était reparti sans lettre, en lui lançant des insultes au nez… Il persuada à Bersumée de déboucher une bouteille, et, après d’abondants commentaires, conseilla d’acheminer le pli, voyant poindre là quelques espoirs personnels.
Bersumée inclinait dans le même sens, et pour des motifs qui lui étaient également propres. On disait beaucoup, aux Andelys, que Marigny était tombé en disgrâce, et même on prétendait que le roi lui intentait procès. Une chose était certaine : si Marigny continuait d’envoyer des instructions, il n’envoyait plus d’argent. Bersumée avait perçu brusquement ses arriérés de solde, trois mois plus tôt, mais rien depuis ; et l’heure approchait où il n’aurait plus le nécessaire pour nourrir et ses hommes et ses prisonnières. L’occasion n’était pas mauvaise d’aller s’informer sur place de quoi il retournait.
— À ta place, capitaine, disait le chapelain, je ferais remettre la lettre au grand inquisiteur, qui est aussi le confesseur du roi. Elle a écrit : « Je confesse. » C’est une affaire d’Église et une affaire royale… Si cela t’oblige, je veux bien m’en charger. Je connais le frère inquisiteur ; il est de mon couvent de Poissy…
— Non, j’irai moi-même, répondit Bersumée.
— Alors, ne manque pas de parler de moi, si tu vois le frère inquisiteur.
Le lendemain, ayant passé les consignes au sergent Lalaine, Bersumée, coiffé de son chapeau de fer et monté sur son meilleur bidet, prit la route de Paris.
Il arriva le jour suivant, en milieu d’après-midi, alors qu’il pleuvait à torrents. Boueux jusqu’aux yeux, le hoqueton trempé, Bersumée pénétra dans une taverne voisine du Louvre, pour s’y restaurer et y faire réflexion. Car tout le long du chemin l’inquiétude n’avait cessé de lui moudre la tête. Comment savoir s’il faisait bien ou mal, s’il agissait pour ou contre ses intérêts ? Devait-il en référer à Marigny, ou bien se rendre chez Monseigneur d’Artois ? À enfreindre les ordres du premier, que gagnerait-il auprès du second ? Marigny… d’Artois… d’Artois ou Marigny ? Ou bien alors, pourquoi pas le grand inquisiteur ?
La providence parfois veille sur les sots. Tandis que Bersumée se séchait le ventre au feu, une grande claque appliquée sur le dos le tira de ses méditations.
C’était le sergent Quatre-Barbes, un ancien compagnon de garnison, qui venait d’entrer et l’avait reconnu. Ils ne s’étaient pas vus depuis six ans. Ils s’embrassèrent, reculèrent pour s’examiner, s’embrassèrent encore, et à grand bruit réclamèrent du vin afin de célébrer leurs retrouvailles.
Quatre-Barbes, un gaillard maigre aux dents noires et aux prunelles logées dans le coin des yeux, était sergent d’archers à la compagnie du Louvre ; il avait ses habitudes dans cette taverne. Bersumée l’enviait de résider à Paris. Quatre-Barbes enviait Bersumée d’être monté en grade plus rapidement, et de commander une forteresse. Tout allait donc bien puisque chacun pouvait se croire admiré de l’autre !
— Comment ? C’est toi qui gardes la reine Marguerite ? On dit qu’elle avait cent amants. La cuisse doit lui brûler, et je gage que tu ne t’ennuies guère, vieux pendard ! s’écria Quatre-Barbes.
— Ah ! Ne crois pas cela !
Des gaillardises, ils passèrent aux souvenirs, puis aux problèmes du jour. Qu’y avait-il de vrai dans la prétendue disgrâce de Marigny ? Quatre-Barbes devait savoir, lui qui vivait dans la capitale. Bersumée apprit ainsi que Monseigneur de Marigny avait triomphé des noises qu’on lui voulait chercher, que le roi trois jours plus tôt l’avait rappelé et embrassé devant plusieurs barons, et qu’il était à nouveau aussi puissant que jamais.
« Me voilà fourré dans de bons draps avec cette lettre…», pensait Bersumée.
La langue déliée par le vin, Bersumée glissa vers les confidences, et, demandant à Quatre-Barbes de lui jurer un secret qu’il se montrait lui-même incapable d’observer, lui révéla la raison de son voyage.
— À ma place, comment agirais-tu ?
Le sergent balança un moment son long nez au-dessus du pichet, puis répondit.
— À ta place, j’irais prendre les ordres de messire de Pareilles. Il est ton chef. Au moins tu te seras mis à couvert.
— C’est bien pensé. Ainsi ferai-je.
L’après-midi s’était écoulé à parler et à boire. Bersumée était un peu ivre, et surtout se sentait soulagé puisqu’on avait pris une décision pour lui. Mais l’heure était trop avancée pour qu’il l’exécutât sur-le-champ. Et Quatre-Barbes, ce soir-là, n’était pas de garde. Les deux compagnons soupèrent dans la taverne ; l’aubergiste s’excusa de n’avoir à leur servir que des saucisses aux pois, et se plaignit longuement des difficultés qu’il rencontrait pour se ravitailler. Le vin seul ne lui manquait pas.
— Vous êtes encore logé à meilleure enseigne que nous, dans nos campagnes ; on commence à y vendre l’écorce des arbres, dit Bersumée.
Après quoi, pour que la fête fût complète, Quatre-Barbes entraîna Bersumée dans les ruelles, derrière Notre-Dame, chez les filles follieuses qui, par ordonnance datant de Saint Louis, continuaient à porter les cheveux teints couleur de cuivre, afin qu’on pût les distinguer des femmes honnêtes.
Au petit jour, Quatre-Barbes invita son ami à venir faire toilette dans son casernement du Louvre ; et vers none, brossé, astiqué, rasé jusqu’au sang, Bersumée se présenta au corps de garde du Palais pour y demander messire de Pareilles.
Le capitaine général des archers ne montra aucune hésitation après que Bersumée lui eut expliqué son cas.
— De qui recevez-vous vos instructions ?
— De vous, messire.
— Qui, au-dessus de moi, commande à toutes les forteresses royales ?
— Monseigneur de Marigny, messire.
— À qui devez-vous en référer pour toutes choses ?
— À vous, messire.
— Et par-dessus moi ?
— À Monseigneur de Marigny.
Bersumée retrouvait ce sentiment d’honneur à la fois et de protection que connaît le bon militaire devant un homme porteur d’un grade supérieur au sien, et qui lui dicte une conduite.
— Alors, conclut Alain de Pareilles, c’est à Monseigneur de Marigny qu’il vous faut délivrer cette missive. Mais veillez à la lui remettre en main propre.