Une demi-heure plus tard, rue des Fossés-Saint-Germain, on vint annoncer à Enguerrand de Marigny, qui travaillait dans son cabinet, qu’un certain capitaine Bersumée, venant de la part de messire de Pareilles, insistait pour le voir.
— Bersumée… Bersumée… dit Enguerrand. Ah ! C’est l’âne qui commande à Château-Gaillard. Qu’il entre.
Tout tremblant d’être introduit devant un si grand personnage, Bersumée eut quelque peine à sortir de dessous son hoqueton et sa cotte la lettre destinée à Monseigneur d’Artois. Marigny la lut aussitôt, fort attentivement, et sans que rien parût sur son visage.
— Quand cela a-t-il été écrit ? demanda-t-il.
— Le jour d’avant-hier, Monseigneur.
— Vous avez fort bien agi en me l’apportant. Je vous en complimente Assurez Madame Marguerite que sa lettre ira où elle doit aller. Et s’il lui vient envie d’en écrire d’autres, faites-leur prendre le même chemin… En quel point se trouve Madame Marguerite ?
— Comment on peut se trouver en prison, Monseigneur. Mais elle résiste mieux, à coup sûr, que Madame Blanche, dont l’esprit paraît un peu se déranger.
Marigny fit un geste vague qui signifiait que l’esprit des prisonnières lui importait peu.
— Veillez à leur santé de corps, qu’elles soient nourries et chauffées.
— Monseigneur, je sais que ce sont vos ordres, mais je n’ai que du blé noir à leur servir, parce qu’il m’en reste un peu de réserve Pour le bois, il me faut envoyer mes archers en couper ; or je ne peux exiger trop fréquentes corvées d’hommes qui ne mangent pas à leur suffisance.
— Mais pourquoi cela ?
— L’argent me manque à Château-Gaillard. Je n’ai point reçu de quoi aligner mes hommes en solde, ni renouveler les fournitures qui sont au prix que vous savez, par ce temps où la famine sévit.
Marigny haussa les épaules.
— Vous ne m’étonnez point, dit-il. Partout il en va de même. Ce n’est pas moi, ces derniers mois, qui ai gouverné le Trésor. Mais les choses vont revenir en ordre. Le payeur de votre bailliage vous alignera avant une semaine. Combien vous doit-on à vous-même ?
— Quinze livres six sols, Monseigneur.
— Vous allez sur-le-champ en recevoir trente.
Et Marigny appela un secrétaire pour qu’on raccompagnât Bersumée et qu’on lui payât le prix de son obéissance.
Demeuré seul, Marigny relut la lettre de Marguerite, réfléchit un moment, et puis la jeta dans le feu ; et il resta devant la cheminée tout le temps que le parchemin mit à se consumer.
Il se sentait vraiment en cet instant le plus puissant des personnages du royaume ; il tenait en main tous les destins, même celui du roi.
TROISIÈME PARTIE
LE PRINTEMPS DES CRIMES
I
LA FAMINE
La misère des hommes de France fut plus grande cette année-là qu’elle ne l’avait été depuis cent ans, et le fléau des siècles passés, la famine, réapparut.
À Paris, le prix du boisseau de sel atteignit dix sous d’argent et le setier de froment se vendit jusqu’à soixante sous, taux jamais atteints. Cet anormal enchérissement résultait, certes, en premier lieu, de la désastreuse récolte de l’été précédent ; mais il était dû aussi pour une bonne part à la désorganisation de l’administration, à l’agitation que les ligues baronniales entretenaient en plusieurs provinces et qui rendaient les échanges difficiles, à la panique des gens qui avaient engrangé par peur de manquer, à l’avidité enfin des spéculateurs.
Février est le plus terrible mois à franchir durant les années de disette. Les dernières provisions de l’automne sont épuisées, de même que la résistance des corps et des âmes. Le froid s’ajoute à la faim. C’est le mois où l’on meurt le plus. Les gens désespèrent de revoir jamais le printemps, et ce désespoir chez les uns se tourne en abattement et chez les autres en haine. À prendre trop souvent le chemin du cimetière chacun se demande quand viendra son tour.
Dans les campagnes, on mangeait les chiens qu’on ne pouvait plus nourrir, et l’on chassait les chats redevenus sauvages. Faute de fourrage, le bétail crevait et l’on se battait autour des rebuts d’équarrissage. Des femmes arrachaient l’herbe gelée pour la dévorer. On savait que l’écorce de hêtre faisait une meilleure farine que l’écorce de chêne. Des adolescents se noyaient chaque jour sous la glace des étangs pour avoir voulu y prendre du poisson. Il n’y avait presque plus de vieillards. Les menuisiers, hâves et surmenés, clouaient sans relâche des cercueils. Les moulins étaient muets. Des mères folles berçaient des cadavres d’enfants. Parfois on assiégeait un monastère ; mais l’aumône était sans pouvoir quand il ne restait rien à acheter que des suaires.
Parfois, des hordes titubantes montaient des champs vers les bourgs dans le vain rêve de s’y faire donner du pain ; mais elles se heurtaient à d’autres hordes d’affamés qui venaient de la ville et paraissaient avancer vers le Jugement dernier.
Il en était ainsi dans les régions réputées riches comme dans les régions pauvres, en Artois aussi bien qu’en Auvergne, en Poitou comme en Champagne, en Bourgogne comme en Bretagne, et même en Valois, en Normandie, en Beauce, et même en Brie, et même en Ile-de-France. Il en était ainsi à Neauphle et à Cressay.
La malédiction qui depuis un an accablait la famille royale semblait s’être étendue pendant l’hiver au royaume tout entier.
Guccio, lorsqu’il était revenu d’Avignon à Paris en escortant Bouville, avait bien traversé cette affliction. Mais logeant dans les prévôtés ou les châteaux royaux, et muni de bon or pour satisfaire aux prix démesurés des auberges, il avait regardé la disette d’assez haut.
Il ne s’en souciait pas davantage, une semaine après son retour, en trottant sur la route de Paris à Neauphle. Son manteau fourré était chaud, sa monture bien allante, et il courait vers la femme qu’il aimait. Il polissait les phrases par lesquelles il allait raconter à la belle Marie de Cressay comment il avait parlé d’elle avec Madame Clémence de Hongrie, bientôt peut-être reine de France, et comment son souvenir ne l’avait pas quitté un seul jour… ce qui était d’ailleurs la vérité. Car les infidélités fortuites n’empêchent pas de songer, bien au contraire, à qui l’on est infidèle ; c’est même la manière la plus fréquente qu’ont les hommes d’être constants. Et puis il décrirait à Marie les splendeurs de Naples… Il se sentait vêtu des prestiges du voyage et des hautes missions ; il venait se faire aimer.
Ce ne fut qu’au voisinage de Cressay, parce qu’il connaissait bien le pays et lui vouait tendresse, que Guccio commença d’ouvrir les yeux sur autre chose que sur soi-même.
Le désert des champs, le silence des hameaux, la rareté des fumées qui s’élevaient des masures, l’absence d’animaux, l’état de maigreur et de saleté des quelques hommes rencontrés, et surtout leurs regards, donnèrent au jeune Toscan un sentiment de malaise et d’insécurité. Et lorsqu’il pénétra dans la cour du vieux manoir, au-dessus du ruisseau de la Mauldre, il eut l’intuition du malheur.
Pas un coq sur le fumier, pas un meuglement du côté des étables, pas un aboi de chien. Le jeune homme avança sans que quiconque, serviteur ou maître, parût à son approche. La maison semblait morte. « Sont-ils tous partis ? se demanda-t-il. Les a-t-on saisis pendant mon absence ? Qu’est-il arrivé ? Ou bien la peste aurait-elle sévi par ici ? »