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Il noua les rênes de son cheval à un anneau du mur et entra dans le corps du logis. Il se trouva en face de madame de Cressay.

— Oh ! Messire Guccio ! s’écria-t-elle. Il me semblait bien… il me semblait bien… Vous voici donc…

Des larmes étaient venues aux yeux de dame Eliabel, et elle prit appui sur un meuble, comme si la surprise la faisait vaciller. Elle avait maigri de vingt livres, et vieilli de dix ans. Elle flottait dans sa robe qui naguère se tendait bien fort sur ses hanches et sa poitrine ; elle montrait une mine grise, et des joues affaissées sous sa guimpe de veuve.

Guccio, pour dissimuler sa surprise à la voir si changée, regarda la grand-salle autour de lui. Auparavant on y percevait une certaine dignité de vie seigneuriale maintenue malgré de petits moyens ; aujourd’hui, tout y disait la misère sans défense, le dénuement désordonné et poussiéreux.

— Nous ne sommes point dans notre meilleur pour accueillir un hôte, dit tristement dame Eliabel.

— Où sont vos fils ?

— À la chasse, comme chaque jour.

— Et mademoiselle Marie ? demanda Guccio.

— Hélas ! fit dame Eliabel en baissant les yeux.

— Qu’est-il arrivé ?

Dame Eliabel haussa les épaules, d’un geste de désolation.

— Elle est si bas, dit-elle, si faible que je n’espère plus qu’elle se relève jamais, ni même qu’elle atteigne Pâques.

— Quel mal a-t-elle ? dit Guccio avec une impatience anxieuse.

— Mais le mal dont nous souffrons tous et dont on meurt à foison par ici ! La faim, signor Guccio. Pensez donc, si de gros corps comme l’était le mien sont tout épuisés, pensez au ravage que la faim peut faire sur des filles encore à grandir ;

— Mais, par Dieu, dame Eliabel, s’écria Guccio, je croyais que la disette ne frappait que les pauvres gens !

— Et qui croyez-vous que nous sommes, sinon de pauvres gens ? Ce n’est point parce que nous avons la chevalerie et un manoir qui croule que nous sommes mieux lotis. Tout notre bien, à nous petits seigneurs, est dans nos serfs et dans le labeur que nous en tirons. Comment pourrions-nous attendre qu’ils nous nourrissent, quand ils n’ont pas à manger pour eux-mêmes et viennent mourir devant notre porte en nous tendant la main ? Nous avons dû tuer notre bétail pour le partager avec eux. Ajoutez à cela que le prévôt nous a obligés de lui fournir des vivres, d’ordre du roi a-t-il dit, sans doute pour nourrir ses sergents, car ceux-là sont toujours bien gras… Quand tous nos paysans seront morts, que nous restera-t-il, sinon que d’en faire autant ? La terre ne vaut rien ; elle ne vaut qu’autant qu’on la travaille, et ce ne sont point les cadavres qu’on y enfouit qui la feront produire… Nous n’avons plus ni valets ni servantes. Notre pauvre boiteux…

— Celui que vous appeliez votre écuyer tranchant ?

— Oui, notre écuyer tranchant… dit-elle avec un sourire triste. Eh bien, il est parti pour le cimetière l’autre semaine. Et tout à l’avenant.

Guccio hocha la tête, d’un air de compassion. Mais une seule personne, dans tout ce drame, lui importait.

— Où est Marie ? demanda-t-il.

— Là-haut, dans sa chambre.

— Puis-je la voir ?

— Venez.

Guccio la suivit dans l’escalier qu’elle gravit d’un pas lent, marche à marche, en s’aidant de la corde de chanvre qui pendait le long du pivot de la vis.

Marie de Cressay reposait sur un lit étroit, à l’ancienne mode, où les couvertures n’étaient pas bordées et où les matelas et les coussins étaient très élevés sous le buste, en sorte que la personne allongée semblait sur un plan incliné, les pieds piquant vers le sol.

— Messire Guccio… messire Guccio… murmura Marie.

Ses yeux étaient agrandis d’un cerne bleu ; ses longs cheveux châtains et or étaient épars sur un oreiller de velours râpé jusqu’à la trame. Ses joues amincies, son cou fragile, présentaient une transparence inquiétante. L’impression de rayonnement solaire qu’elle donnait auparavant s’était effacée, comme si un grand nuage blanc fût passé au-dessus d’elle.

Dame Eliabel se retira, pour éviter de montrer ses larmes.

— Marie, ma belle Marie, dit Guccio en s’approchant du lit.

— Enfin, vous voilà ; enfin vous êtes de retour. J’ai eu si peur, oh ! si peur de mourir sans vous revoir.

Elle regardait intensément Guccio, et ses yeux contenaient une grande question inquiète. Inclinée comme elle se trouvait par l’étrange entassement des matelas, elle ne semblait pas absolument réelle, mais découpée dans quelque fresque, ou plutôt dans un vitrail aux perspectives redressées.

— De quoi souffrez-vous, Marie ? dit Guccio.

— De faiblesse, mon bien-aimé, de faiblesse. Et puis de la grande crainte que vous m’ayez abandonnée.

— J’ai dû aller en Italie pour le service du roi, et partir si hâtivement que je n’ai pu vous en avertir.

— Pour le service du roi… répéta-t-elle faiblement.

La grande interrogation muette était toujours au fond de son regard. Et Guccio se sentit brusquement honteux de sa bonne santé, de ses vêtements fourrés, des semaines insouciantes passées en voyage, honteux même du soleil de Naples, honteux surtout de la vanité qui l’emplissait jusqu’à l’heure précédente pour avoir vécu parmi les puissants de ce monde.

Marie avança sa belle main amaigrie ; et Guccio prit cette main ; et leurs doigts refirent connaissance, s’interrogèrent et finirent par s’unir, entrecroisés dans ce geste où l’amour se promet plus sûrement que par un baiser, comme si les mains de deux êtres se liaient pour une même prière.

La question muette disparut alors du regard de Marie. Elle ferma les paupières et ils restèrent ainsi un moment sans parler.

— Il me semble, à tenir vos doigts, que j’y puise force, dit-elle enfin.

— Marie, voyez ce que je vous ai rapporté !

Il tira de son aumônière deux plaques d’or fines et gravées, incrustées de perles et de pierres cabochons, comme il était de mode alors dans les classes riches d’en coudre aux cols des manteaux. Marie prit les plaques et les éleva jusqu’à ses lèvres. Guccio eut un serrement de cœur, car, un bijou, fût-il ciselé par le plus habile orfèvre de Florence ou de Venise, n’apaise point la faim. « Un pot de miel ou de fruits confits eût été aujourd’hui un meilleur présent », pensa-t-il. Et une grande hâte d’agir le saisit.

— Je vais aller chercher de quoi vous guérir, s’écria-t-il.

— Que vous soyez là, que vous pensiez à moi, je ne demande rien d’autre… Partez-vous déjà ?

— Je serai de retour dans peu d’heures.

Il allait franchir la porte.

— Votre mère… sait-elle ? dit-il à mi-voix.

Marie fit des paupières un signe négatif.

— Je n’ai point voulu disposer de vous, répondit-elle. C’est à vous de disposer de moi, si Dieu veut que je vive.

En redescendant dans la grand-salle, Guccio trouva dame Eliabel en compagnie de ses deux fils qui venaient de rentrer. Le visage creux, les yeux brillants de fatigue, les vêtements déchirés et mal rapiécés, Pierre et Jean de Cressay portaient eux aussi les marques de la détresse. Ils témoignèrent à Guccio la joie qu’ils avaient de revoir un ami. Mais ils ne pouvaient se défendre d’un peu d’envie et d’amertume à contempler l’aspect prospère du jeune Lombard. « La banque, décidément, se défend mieux que la noblesse », pensait Jean de Cressay.

— Notre mère vous a raconté et puis vous avez vu Marie… dit Pierre. Admirez notre chasse de ce matin. Un corbeau qui s’était rompu la patte, et un mulot. L’honnête bouillon pour toute une famille que l’on va faire avec cela ! Que voulez-vous ? Tout est piégé. On a beau promettre le bâton aux paysans s’ils chassent pour eux-mêmes, ils préfèrent recevoir le bâton et manger le gibier. À leur place on en ferait autant. Il ne nous reste que trois chiens…