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— J’ai remis en bas, à votre mère, du porc salé, des farines, du sel…

Les yeux de la malade s’emplirent de larmes.

— Comment avez-vous réussi ?… Messire Guccio, vous êtes donc magicien ? Du miel… oh ! Du miel…

— Je ferais bien plus pour vous voir reprendre forces, et pour la joie d’être aimé de vous. Chaque huit jours vous en recevrez autant par mes commis… Croyez-moi, ajouta-t-il en souriant, c’est ouvrage moins difficile que de débusquer un cardinal en Avignon.

Cela lui rappela qu’il n’était point venu à Cressay uniquement pour y nourrir les affamés ; et, profitant de ce qu’ils étaient seuls, il demanda à Marie si le dépôt qu’il lui avait confié l’automne passé se trouvait toujours à la même place, dans la chapelle.

— Je n’y ai point touché, répondit-elle. J’avais grande inquiétude de mourir sans savoir ce que je devais en faire.

— N’en soyez plus en peine, je vais le reprendre. Et de grâce, si vous m’aimez, ne songez plus à mourir !

— Plus maintenant, dit-elle en souriant à son tour.

Il la laissa puisant dans le pot de miel, à petites cuillerées, et d’un air d’extase.

« Tout l’or du monde, tout l’or du monde pour lui voir ce visage heureux ! Elle vivra, j’en suis sûr. Elle est malade de faim, certes, mais surtout elle était malade de moi », pensait-il avec la belle fatuité de la jeunesse.

Descendu dans la grand-salle il prit dame Eliabel à part pour lui dire qu’il avait rapporté d’Italie d’excellentes reliques, fort efficaces, et qu’il souhaitait prier dessus, seul dans la chapelle, afin d’obtenir la guérison de Marie. La veuve s’émerveilla de ce qu’un jeune homme si dévoué, si allant, si habile, fût en même temps si pieux.

Guccio, ayant reçu la clef, gagna la chapelle où il s’enferma ; il n’eut pas de peine à retrouver la dalle, près de l’autel, la souleva, et, d’entre les ossements effrités d’un lointain sire de Cressay, retira l’étui de plomb qui contenait, outre le double des comptes du roi d’Angleterre et de Monseigneur d’Artois, la pièce attestant les malversations de l’archevêque Jean de Marigny. « Voilà une bonne relique pour guérir le royaume », se dit-il.

Il replaça la dalle, la recouvrit d’un peu de poussière, et sortit, prenant une mine dévote.

Bientôt après, ayant reçu remerciements, embrassades et bénédictions de la châtelaine et de ses fils, il se remit en route.

Il n’avait pas franchi la Mauldre que les Cressay déjà se précipitaient à la cuisine.

— Attendez, mes fils, attendez au moins que je vous apprête un repas ! dit dame Eliabel.

Mais elle ne put empêcher les deux frères de tailler de larges rondelles dans une saucisse séchée.

— Ne pensez-vous pas que Guccio est épris de Marie, pour tant se soucier de nous ? dit Pierre de Cressay. Il ne nous réclame pas nos dettes, ni même les intérêts, et au contraire nous couvre de présents.

— Mais non, répondit vivement dame Eliabel. Il nous aime tous bien, voilà tout, et il est honoré de notre amitié.

— Ce ne serait point un si mauvais parti, dit encore Pierre.

Jean, l’aîné, grogna dans sa barbe. Pour lui, qui était en position de chef de famille, la perspective d’accorder sa sœur à un Lombard heurtait toutes les traditions de noblesse.

— Si telles étaient ses intentions, jamais je n’accepterais…

Mais comme il avait la bouche pleine, il se retint d’achever sa pensée. Certaines circonstances endorment un moment scrupules et principes. Et Jean de Cressay, mâchant, demeura songeur.

Cependant Guccio, trottant vers Paris, se demandait s’il n’avait pas eu tort de partir si vite, et de ne pas saisir l’occasion pour solliciter la main de Marie.

« Non, c’eût été indélicat. On ne présente point pareille requête à des gens affamés. J’aurais paru vouloir profiter de leur misère. J’attendrai que Marie soit guérie. »

En vérité, le courage de la décision lui avait fait défaut, et il cherchait des excuses à son manque d’audace.

La fatigue, à la tombée du jour, l’obligea de s’arrêter. Il dormit quelques heures à Versailles, petit village triste et isolé au milieu de marécages insalubres. Les paysans, là aussi, mouraient de faim.

Le lendemain matin, Guccio arrivait rue des Lombards ; aussitôt il s’enferma avec son oncle auquel il raconta, d’un ton indigné, tout ce qu’il venait de voir. Son récit occupa une grande heure. Messer Tolomei, assis devant son feu, écoutait, très calmement.

— J’ai bien fait, pour la famille Cressay ? Tu m’approuves, n’est-ce pas, mon oncle ?

— Certes, certes, mon ami, je t’approuve. Et d’autant plus volontiers qu’il ne sert de rien de discuter avec un amoureux… Tu as rapporté la décharge de l’archevêque ?

— Oui, mon oncle, répondit Guccio en lui tendant l’étui de plomb.

— Tu me dis donc, reprit Tolomei, que le prévôt de Montfort t’a déclaré percevoir le double des tailles, dont il reverse une partie à un commis de Marigny. Sais-tu quel commis ?

— Je pourrai le savoir. Ce drôle me croit maintenant très fort son ami.

— Et il affirme que les autres prévôts agissent de même ?

— Sans hésiter. N’est-ce point une honte ? Et ils font un infâme commerce de la faim, et ils s’engraissent comme porcs, tandis qu’autour d’eux le peuple crève. Le roi ne devrait-il pas en être averti ?

L’œil gauche de Tolomei, cet œil qu’on ne voyait jamais, s’était brusquement ouvert, et tout son visage en prenait une expression différente, à la fois ironique et inquiétante. En même temps le banquier frottait l’une contre l’autre, lentement, ses mains grasses et pointues.

— Eh bien ! Ce sont de fort bonnes nouvelles que tu m’apportes là, mon cher Guccio, de fort bonnes nouvelles, dit-il en souriant.

II

LES COMPTES DU ROYAUME

Spinello Tolomei n’était pas un homme pressé. Il réfléchit deux bonnes journées ; puis, la troisième, ayant mis sa chape par-dessus son manteau fourré, car la pluie tombait en giboulées, il se rendit à l’hôtel de Valois. Il fut reçu rapidement par le comte de Valois lui-même et par Monseigneur d’Artois, tous deux assez meurtris, aigres en leurs propos, avalant mal leur défaite et cherchant à échafauder de vagues plans de vengeance.

L’hôtel paraissait beaucoup plus calme que les mois passés, et l’on sentait bien que le vent de la faveur soufflait de nouveau du côté de Marigny.

— Messeigneurs, dit Tolomei aux deux grands barons, vous vous êtes conduits ces dernières semaines d’une manière qui, si vous teniez banque ou commerce, vous eût menés tout bonnement à fermer comptoir.

Il pouvait se permettre ce ton de semonce ; il s’en était acquis le droit pour dix mille livres, non pas versées de sa poche, mais qu’il avait garanties.

— Vous ne m’avez point demandé d’avis ; je ne vous en ai donc pas donné, reprit-il. Mais j’aurais pu vous certifier qu’un homme aussi puissant et aussi averti que l’est messire Enguerrand ne s’amusait pas à mettre les mains dans les coffres du roi. Des comptes purs ? Bien sûr que ses comptes sont purs. S’il a trafiqué, c’est d’autre manière.

Puis, s’adressant directement au comte de Valois :

— Je vous ai obtenu quelque argent, Monseigneur Charles, afin de vous hisser dans la confiance du roi. Cet argent devait être promptement rendu.

— Mais il le sera, messer Tolomei, il le sera.

— Et quand cela, Monseigneur ? Je n’aurai point l’audace de douter de votre parole. Je suis certain de la créance ; encore m’intéresserais-je à savoir quand et par quels moyens elle sera remboursée. Or vous n’avez plus la gestion du Trésor ; la voici repassée à Marigny. D’autre part, je ne vois pas qu’ait été promulguée aucune ordonnance concernant l’émission des monnaies, ce qui nous tenait fort à cœur, ni aucune non plus rétablissant le droit de guerre privée. Marigny y fait obstacle.